Publié à la fin des années 1950, dans un climat marqué par l’angoisse nucléaire, l’accélération technique et une profonde désorientation spirituelle, Un mythe moderne. Des « Signes du ciel » est l’un des ouvrages les plus surprenants du célèbre psychiatre suisse Carl Gustav Jung.
À première vue, le sujet peut prêter à sourire, un grand psychiatre, fondateur de la psychologie analytique, consacrant un livre entier aux soucoupes volantes… Le thème semble marginal, presque folklorique. Pourtant, l’angle adopté par Jung est beaucoup plus subtil (et probablement plus dérangeant) qu’une simple curiosité pour les OVNI.
L’auteur par ses ligne ne cherche pas d’abord à savoir si ces objets existent matériellement, s’ils viennent d’un autre monde, s’ils relèvent d’une erreur d’observation, d’un phénomène atmosphérique ou d’une hallucination collective... Il suspend, autant que possible, cette question pour en poser une autre : que projette l’homme moderne occidental dans le ciel lorsqu’il croit y voir des signes ?
Autrement dit, sous couvert de s’intéresser à des objets étranges, ce livre parle surtout de nous. De notre besoin de croire. De notre difficulté à habiter l’incertitude. De notre rapport, souvent moins rationnel que nous aimons le penser, aux images collectives, aux peurs diffuses, aux promesses de salut et aux formes symboliques qui surgissent lorsque le monde ne semble plus tenir ensemble.
Le cadre de cet article est donc clairement posé : il ne s’agit pas ici d’une enquête sur les ovnis et les petits hommes verts, ni d’une démonstration scientifique sur les phénomènes aériens non identifiés. Il s’agit d’une lecture psychologique, symbolique et culturelle d’un ouvrage tardif de Jung, avec ce que cette lecture possède de fécond, mais aussi avec les limites méthodologiques qu’elle impose.

Au croisement de la psychologie et du mythe
Pour comprendre Un mythe moderne, il faut replacer l’ouvrage dans l’ensemble de l’œuvre jungienne. Jung est alors un penseur âgé, déjà engagé depuis des décennies dans l’étude de l’inconscient, des rêves, des symboles religieux, de l’alchimie, des mythologies et des formes collectives de l’imaginaire.
Il ne traite donc pas les soucoupes volantes comme un simple phénomène médiatique. Il les aborde comme un symptôme culturel. Non pas un symptôme au sens pauvre du terme, comme une simple erreur à corriger, mais comme une formation psychique révélatrice, quelque chose apparaît dans l’imaginaire collectif parce qu’une tension plus profonde cherche une forme.
Là où d’autres se demanderaient : « Les soucoupes volantes sont-elles réelles ? », Jung demande plutôt : « Que devient une tension intérieure lorsqu’elle se projette sur le monde extérieur ? »
Cette question est décisive. Elle déplace l’attention de l’objet vers la relation entre l’objet et la psyché. Jung ne nie pas nécessairement la possibilité d’un substrat physique. Il refuse simplement de faire dépendre tout l’intérêt du phénomène de sa vérification matérielle. Même si certains objets observés avaient une existence physique, leur puissance mythique, elle, appartiendrait au champ de la psyché.
Ce déplacement peut paraître frustrant pour l’esprit moderne, qui aime trancher : vrai ou faux, réel ou imaginaire, objectif ou subjectif. Mais l’intérêt de Jung est précisément de démontrer que l’être humain ne vit pas seulement dans des faits. Il vit aussi dans des significations. Et parfois, une image fausse au sens factuel peut être psychologiquement vraie, parce qu’elle révèle une attente, une peur ou une structure profonde de l’imaginaire.
Ne pas confondre scepticisme et réduction
La position de Jung est méthodologiquement prudente. Il ne dit pas : « Les soucoupes volantes existent. » Il ne dit pas non plus : « Tout cela n’est que mensonge, folie ou naïveté. » Il tente de tenir une ligne plus difficile, en s’évertuant de suspendre le jugement ontologique pour examiner le phénomène comme une production psychique collective.
C’est ce qu’il nomme une « rumeur visionnaire ».
Cette notion est l’un des fils conducteurs de l’ouvrage. Une rumeur ordinaire peut naître du sensationnel, de la curiosité, du besoin de raconter ou de la peur. Une rumeur visionnaire, elle, possède une intensité plus profonde. Elle ne se contente pas de circuler dans les discours ; elle produit des images. Parfois des visions. Parfois des récits d’une tonalité presque religieuse.
Pour Jung, ce type de rumeur suppose une tension affective importante. Elle naît rarement dans un climat de stabilité intérieure ou collective. Elle apparaît plus volontiers lorsque la société traverse une inquiétude diffuse, une menace, un désarroi, une perte de repères...
Le ciel devient alors une sorte « d’écran psychique ». Non pas parce qu’il ne contiendrait aucun objet réel, mais parce qu’il devient aussi le lieu où l’homme projette ses attentes, ses peurs, ses demandes de salut, ses images d’effondrement ou de rédemption.
Cette idée mérite d’être entendue avec prudence. Il ne s’agit pas de dire que tout témoignage serait faux, ni que toute croyance collective serait pathologique. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’une société inquiète cherche spontanément des formes pour contenir ce qui l’excède.
Les travaux contemporains en psychologie sociale vont d’ailleurs, sur certains points, dans une direction compatible avec cette intuition générale car en situation d’incertitude, de crise ou de perte de contrôle, les groupes humains tendent à produire des récits explicatifs, des appartenances renforcées, des interprétations parfois simplificatrices, parfois conspirationnistes, mais toujours orientées vers une même fonction : réduire l’ambiguïté et rendre le monde à nouveau pensable.
Le symbole collectif n’est donc pas un simple ornement imaginaire. Il peut devenir une tentative de stabilisation psychique et sociale lorsque les cadres communs de représentation se fragilisent.
À lire aussi : [Pourquoi croit-on ?]
La soucoupe volante comme symbole de totalité
Pourquoi la soucoupe volante fascine-t-elle autant Jung ? Sa forme circulaire n’est pas indifférente. Dans la psychologie analytique, le cercle renvoie fréquemment aux symboles de totalité (mandalas, roues solaires, disques célestes, figures de complétude, images d’un centre organisateur…)
A mon sens, il faut toutefois éviter une lecture trop mécanique. Jung ne dit pas simplement : « C’est rond, donc c’est le Soi. » Sa proposition est plus complexe : certaines formes circulaires peuvent fournir à la psyché une image de l’unité perdue, surtout lorsque le sujet ou la collectivité éprouve une fragmentation intérieure.
La soucoupe volante devient ainsi une figure paradoxale. Elle est moderne par son apparence technologique, mais archaïque par sa fonction symbolique. Elle ressemble à un objet de science-fiction, mais elle agit psychiquement comme une apparition céleste. Elle paraît venir du futur, mais elle réactive de très anciennes structures de l’imaginaire religieux tel que l’attente du signe, la visitation d’une puissance supérieure, l’intervention venue d’en haut, la promesse d’un salut extérieur.
C’est ici que l’hypothèse jungienne reste à mon sens, à la fois féconde et discutable.
Je reconnais la force de cette lecture, notamment lorsqu’elle permet de comprendre comment les individus et les sociétés donnent forme à leurs inquiétudes. L’idée que l’être humain matérialise parfois, sous forme d’images, des croyances encore diffuses ou des angoisses mal représentées me semble psychologiquement précieuse.
En revanche, je demeure plus réservé devant l’interprétation systématique de la soucoupe volante comme symbole privilégié de totalité en raison de sa forme circulaire. Le rapprochement avec les mandalas ou les figures de complétude possède une cohérence réelle dans le cadre conceptuel de Jung. Néanmoins il reste, à mon sens, une hypothèse interprétative plutôt qu’une démonstration.
C’est probablement l’un des points de vigilance nécessaires lorsqu’on lit Jung aujourd’hui, ne pas transformer trop précipitement une analogie en preuve. Une correspondance symbolique peut éclairer ; elle ne démontre pas à elle seule.
Cela dit, l’intuition centrale demeure puissante. Dans un monde dominé par la technique, la spécialisation, la rationalité instrumentale et le désenchantement, l’homme conserve un besoin de totalité. Il ne se satisfait pas d’accumuler des informations. Il cherche une forme qui relie. Une image qui rassemble. Une orientation qui donne sens à ce qui se disperse.
Une détresse collective cherche son langage
Jung écrit dans un monde encore marqué par la Seconde Guerre mondiale, Hiroshima, la menace atomique et la bipolarisation politique. L’humanité vient d’entrer dans une époque où elle peut techniquement produire sa propre destruction.
Dans ce contexte, le phénomène des soucoupes volantes lui apparaît comme l’expression d’une détresse collective. Cette détresse n’est pas seulement la peur de mourir. Elle est aussi et surtout la perte d’une représentation globale du monde.
Quand les anciennes formes symboliques ne convainquent plus, quand les religions traditionnelles ne structurent plus suffisamment l’imaginaire, quand les idéologies politiques ont déçu ou détruit, une sorte de vide apparaît. Or le psychisme supporte mal le vide. Il cherche à le combler par des images.
C’est ici que Jung reste précieux. Il rappelle que le symbole n’est pas un simple décor mental. Il possède une fonction psychologique. Il permet au conscient d’approcher des contenus que l’intellect seul ne parvient pas toujours à intégrer.
Une société peut donc être techniquement avancée et symboliquement pauvre. Elle peut produire des machines admirables tout en manquant d’images capables d’unifier l’existence. Elle peut connaître beaucoup de choses, tout en ne sachant plus très bien quoi faire de son angoisse.
L’une des thèses les plus fortes du livre se situe ici, le rationalisme moderne a apporté d’immenses connaissances, mais il devient insuffisant lorsqu’il prétend abolir le besoin symbolique. La psyché ne se nourrit pas uniquement de faits et de preuves. Elle a aussi besoin de formes capables de contenir l’angoisse, le désir, l’inconnu et la contradiction...
Il faut ici être précis. Cela ne signifie pas que le symbole doive remplacer la preuve. Lorsque nous cherchons à connaître le monde, la méthode critique, l’enquête, la vérification et la discussion rationnelle restent irremplaçables. Mais lorsque nous cherchons à habiter le monde, à supporter ses fractures, à traverser ses incertitudes, la preuve ne suffit pas toujours. Il faut aussi du récit, du mythe, de l’image, du rite, de la parole, parfois de la beauté.
C’est peut-être ce que Jung nous oblige à reconnaître : l’homme moderne peut perdre ses mythes officiels, mais il ne cesse pas pour autant de produire du mythe.
Les rêves
Une partie importante de l’ouvrage est consacrée aux rêves. Jung analyse plusieurs rêves de soucoupes volantes ou d’apparitions célestes. Cette démarche est cohérente avec sa méthode : le rêve permet d’observer comment un phénomène collectif est repris, transformé et individualisé par l’inconscient.
Le rêve ne dit pas simplement ce qu’un objet est. Il montre ce que cet objet signifie pour une psyché donnée.
C’est une distinction capitale. Une soucoupe volante vue en rêve n’a pas le même statut qu’un objet observé dans le ciel. Elle n’est pas une preuve d’existence extérieure ; elle est une image intérieure. Elle appartient à la vie symbolique du rêveur, à son histoire, à ses tensions, à ses conflits, à ses attentes etc…
Dans les meilleurs moments de sa méthode, Jung évite l’interprétation automatique. Il ne cherche pas seulement à classer les images dans un catalogue d’archétypes. Il interroge ce que l’image compense. Car, dans la psychologie analytique, l’inconscient ne répète pas simplement le conscient, il le corrige, le complète, parfois le contredit.
Si le conscient est trop « rationnel », trop coupé de l’intériorité, l’inconscient peut alors produire des images grandioses, surnaturelles, lumineuses, célestes. Non pour divertir le rêveur, mais pour rééquilibrer une relation au monde devenue trop étroite.
Une fois de plus ma lecture devient toutefois plus réservée à ce point. Malgré le respect que je porte au travail de Jung, à son immense culture et à sa capacité rare de penser les productions de l’inconscient, j’ai parfois le sentiment que son interprétation fonctionne par rapprochements analogiques si nombreux qu’ils finissent par confirmer ce qu’ils semblaient d’abord interroger.
Cette cohérence est intellectuellement fascinante, mais elle comporte un risque : faire correspondre les matériaux étudiés à une hypothèse déjà fortement structurée par son auteur. Jung éclaire puissamment certains phénomènes, mais il donne parfois l’impression de reconnaître dans les images ce que son propre cadre théorique l’invite déjà à y voir.
C’est une limite importante, non pour disqualifier Jung, mais pour le lire avec recul et maturité.
Les soucoupes volantes dans la peinture
Jung prolonge son enquête par l’analyse de tableaux modernes. Ce détour par l’art est essentiel. Pour lui, l’image artistique capte souvent avant le discours rationnel les tensions profondes d’une époque. Là où la pensée explique après coup, l’image donne forme immédiatement.
Jung s’intéresse notamment au Semeur de feu d’E. Jacoby, œuvre difficile à retrouver aujourd’hui dans les ressources iconographiques accessibles. Il y voit apparaître un ensemble de motifs archaïques et apocalyptiques : le feu, le ciel, la destruction, mais aussi l’attente d’une transformation.

L’image ne se contente pas de représenter une peur. Elle tente de donner forme à une angoisse qui cherche un passage vers la culture.
Dans une lecture jungienne, il est utile de rappeler que l’angoisse ne se réduit pas nécessairement à un symptôme qu’il faudrait bâillonner le plus vite possible. Elle peut aussi être comprise comme un signal de désorganisation intérieure,quelque chose, dans le rapport entre le sujet et le monde, ne parvient plus à former une unité suffisamment habitable.
Attention toutefois, il ne s’agit pas de romantiser la souffrance. Toute angoisse n’est pas riche de sens. Une angoisse peut être envahissante, traumatique, somatique, appauvrissante. Elle peut enfermer au lieu d’ouvrir. Elle peut aussi mener à des croyances rigides, à des évitements, à des répétitions.
Mais chez Jung, le symptôme possède souvent une valeur d’indication. Il montre qu’un équilibre psychique s’est rompu, qu’un contenu négligé, refoulé ou non intégré cherche une voie d’expression.
C’est ici que la notion de totalité devient centrale. Dans cette grille de lecture, la psyché ne tend pas seulement à l’adaptation sociale ou à la réduction des tensions. Elle cherche aussi une forme d’unification. Cette totalité ne doit pas être comprise comme une perfection stable ou une harmonie naïve. Elle désigne plutôt la possibilité pour un sujet d’inclure davantage de « lui-même« , c’est à dire dans ses contradictions, ses parts d’ombre, ses images intérieures, ses pertes, ses aspirations etc…
L’angoisse apparaît alors lorsque le moi ne parvient plus à contenir ce qui le déborde. Elle indique que l’ancien système de représentation ne suffit plus. Le monde intérieur ne tient plus tout à fait, et le monde extérieur ne fournit plus de langage assez solide pour l’ordonner !
Dans cette perspective, l’angoisse peut devenir une force de symbolisation, mais seulement si elle est élaborée. Livrée à elle-même, elle ne symbolise pas nécessairement. Elle peut produire de la panique, de la répétition, de l’évitement ou une adhésion rigide à des croyances de substitution.
Pour qu’elle devienne psychiquement féconde, il faut un travail de mise en forme : par la parole, le rêve, l’image, le récit, le corps, parfois par la relation thérapeutique… Le symbole intervient alors comme une médiation. Il ne supprime pas l’angoisse, mais il lui donne une figure, une orientation, une scène où elle peut être pensée au lieu d’être seulement subie.
Cette lecture reste très actuelle pour les thérapeutes et tous ceux qui s’intéressent aux formes modernes de croyance. Les images collectives ne surgissent pas dans le vide. Elles apparaissent plus volontiers lorsque les représentations communes se fragilisent, telle que crise politique, menace technologique, effondrement écologique, solitude sociale, perte de confiance dans les institutions, incertitude sur l’avenir…
Une époque qui ne parvient plus à se penser elle-même cherche des formes capables de condenser son trouble. Elle produit des figures de salut, de menace, de complot, de visitation, d’effondrement ou de renaissance.
Ces images ne sont pas seulement des erreurs intellectuelles. Elles sont aussi, parfois, des tentatives pauvres, dangereuses ou créatrices de rendre représentable ce qui excède la pensée ordinaire.
Le Soi, l’épiphanie et l’union des contraires
Derrière les rêves, les visions, les peintures et les récits, Jung croit voir se manifester un archétype central : celui du Soi.
Dans la psychologie analytique, le Soi ne désigne pas l’ego. Il ne correspond pas au « moi » conscient, social, volontaire, biographique. Il désigne une totalité psychique plus vaste, une instance d’organisation, de tension vers l’unité, de rassemblement des contraires.
Les soucoupes volantes peuvent alors devenir, dans cette perspective, des images du Soi lorsqu’elles apparaissent comme formes célestes, circulaires, lumineuses, porteuses d’un message, d’un ordre ou d’une promesse de salut.
Mais cette promesse est ambiguë. Elle peut élever ou tromper. Elle peut ouvrir à une transformation intérieure ou nourrir une croyance naïve en un sauvetage extérieur. Jung est attentif à cette ambivalence. L’image du salut devient dangereuse si l’individu ne reconnaît pas qu’elle parle aussi de lui-même.
Autrement dit : ce que l’homme attend du ciel est parfois ce qu’il refuse de rencontrer en lui.
Cette phrase pourrait résumer à mon sens une grande part du livre. Elle ne signifie pas que tout phénomène extérieur serait réductible à une projection intérieure. Elle signifie que l’être humain ne rencontre jamais le monde sans y engager sa propre psyché. Même devant l’inconnu, il apporte ses attentes, ses peurs, ses images archaïques, en bref : ses besoins de sens.
Le ciel n’est donc pas seulement un espace astronomique. Il devient aussi, dans l’imaginaire humain, le lieu de l’appel, du signe, de la transcendance, de la menace et du salut.
Pourquoi lire Un mythe moderne aujourd’hui ?
Vous l’auriez bien compris, Un mythe moderne n’est pas une enquête scientifique sur les phénomènes aériens non identifiés. Ce n’est pas non plus une théorie expérimentale de la perception, de la mémoire ou de l’erreur de témoignage. C’est une lecture symbolique, clinique et culturelle d’un mythe en formation.
Ce livre reste actuel parce que notre époque continue de produire des mythes… Les soucoupes volantes d’hier ont laissé place à d’autres figures.
Nous avons changé de vocabulaire certes, mais nous n’avons pas changé de structure psychique.
Jung nous apprend ici une prudence précieuse que je m’efforce personnellement de cultiver (avec plus ou moins de succès) : ne pas croire trop vite, mais ne pas ridiculiser trop vite non plus.
En effet, entre la crédulité et le mépris, il existe une troisième voie : interroger la fonction psychique d’une croyance.
Quelle angoisse parle dans cette image ?
Quelle promesse s’y cache ?
Quel manque collectif tente-t-elle de compenser ?
Quelle totalité perdue cherche à revenir sous une forme acceptable pour l’esprit moderne ?
À lire aussi : [Dire la vérité]
La question des soucoupes volantes devient alors secondaire. Elle sert de révélateur. Elle montre comment l’inconnu extérieur et l’inconnu intérieur peuvent se rencontrer, se confondre et s’alimenter.
Conclusion
Un mythe moderne est un livre étrange, parfois spéculatif, mais profondément intelligent. Il ne faut pas le lire comme un manifeste pour ou contre les OVNI. Il faut le lire comme une méditation sur la manière dont l’homme moderne fabrique du sens lorsqu’il ne sait plus où le chercher.
Jung y rappelle une réalité psychologique fondamentale : ce que nous ne savons pas symboliser revient souvent sous forme d’image, de symptôme, de rêve, de rumeur ou de mythe.
Il faut, là encore, éviter toute formule trop séduisante. Toutes les images ne sont pas des révélations. Tous les mythes ne sont pas féconds. Toutes les croyances ne méritent pas d’être validées au prétexte qu’elles auraient une signification psychologique.
Mais une croyance, même fausse, mérite parfois d’être comprise avant d’être corrigée. Non pour lui donner raison, mais pour comprendre ce qui l’a rendue nécessaire.
C’est peut-être la grande leçon de Jung à travers cet ouvrage, l’homme moderne peut se croire affranchi des mythes, mais il continue de rêver. Et lorsqu’il ne sait plus où placer ses dieux, ses peurs, ses attentes ou ses contradictions, il les projette ailleurs.
Parfois dans les machines.
Parfois dans les idéologies.
Parfois dans le ciel...
Et ce que nous croyons voir dans les étoiles nous parle peut-être moins des étoiles que de notre propre besoin de sens ?
Sylvain Gammacurta
Pour aller plus loin
Carl Gustav Jung, Un mythe moderne. Des « Signes du ciel », préface et adaptation de Roland Cahen, avec la collaboration de René et Françoise Baumann, Gallimard, 1961 ; édition revue et corrigée, 1974.
Carl Gustav Jung, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, recueilli et édité par Aniela Jaffé, Gallimard, 1967.
Jan-Willem van Prooijen et Karen M. Douglas, « Conspiracy theories as part of history: The role of societal crisis situations », Memory Studies, 2017.
Jennifer A. Whitson et Adam D. Galinsky, « Lacking Control Increases Illusory Pattern Perception », Science, 2008.