Vérité, fake news et éthique de l’interaction
Dans son nouvel essai « Dire la vérité« , paru en mars 2026 chez Flammarion, dans la collection Champs essais, le philosophe Maxime Rovere, également auteur notamment de « Que faire des cons ? Pour ne pas en rester un soi-même « explore brillamment une notion qui paraît d’abord simple, presque évidente : la vérité.
En effet, la vérité semble, au premier regard, parfois couler de source. On imagine qu’il suffirait de regarder les choses en face, de nommer correctement ce qui est, puis de s’accorder. Mais très vite, quelque chose résiste. Nulle part, à aucune époque, l’accès à la vérité n’a jamais été limpide. Pour aucun d’entre nous, elle ne va de soi, parce qu’elle s’affronte toujours à des obstacles : obstacles qui empêchent de la dire, obstacles qui empêchent de l’entendre, obstacles aussi qui rendent parfois difficile même le désir même de vérité.
Comme l’écrit Maxime Rovere :
« La notion de vérité n’a de sens que lorsqu’elle s’obtient, affleure ou éclate à partir des problèmes… »
Maxime Rovere, Dire la vérité, p. 10.
Autrement dit, la vérité n’est pas une pure abstraction que l’on saisirait immédiatement. Elle surgit à partir des incohérences de l’expérience, lorsque quelque chose ne tient plus, lorsque le réel oblige la pensée à formuler un problème. En ce sens, l’accès à la vérité n’a rien d’une évidence. Et peut-être est-il important, avant même de chercher à lui attribuer une définition définitive, d’identifier ce à quoi elle s’oppose.
Car selon l’auteur la vérité ne s’oppose pas seulement au mensonge.
Elle s’oppose aussi à la confusion, à la mauvaise foi, à l’indifférence, au besoin de préserver son image, à la peur de perdre sa valeur, au désir d’appartenir à un groupe qui nous confirme dans ce que nous voulons croire... En bref nombreux sont les obstacles conscients ou inconscients, collectifs ou individuels qui brouillent sont accès.

Fake news et désintérêt de la vérité
L’auteur propose une réflexion passionnante sur les fake news, mais aussi sur la manière dont le doute sur nous-mêmes et sur notre propre véridicité (c’est-à-dire notre capacité à dire le vrai) fragilise notre rapport à la vérité.
Ce point est essentiel : les fake news ne fonctionnent pas simplement parce que certaines personnes seraient naïves, simples ou bêtes. Une telle lecture serait trop facile. Elle permettrait, au fond, de refaire ce que l’on prétend critiquer, à savoir créer une hiérarchie entre ceux qui savent et ceux qui seraient dupes, entre les lucides et les ignorants, entre les intelligents et les supposés « cons ».
Rovere montre quelque chose de plus fin, de peut-être plus inconfortable aussi; l’être humain cherche souvent à protéger sa valeur. Et il le fait parfois en appartenant à un groupe, en adoptant ses codes, ses indignations, ses évidences, ses récits… Il le fait aussi et surtout en combattant voire en ridiculisant d’autres groupes, définis comme moins intelligents, moins lucides, moins éveillés que lui.
Comme si, pour se sentir exister du bon côté, il fallait trouver plus idiot que soi.
Le philosophe rappelle toutefois que les fausses informations ne se propagent pas simplement en raison d’un Qi négatif, d’un manque d’intelligence ou d’esprit critique... Si elles rencontrent un tel succès, c’est aussi et surtout parce qu’elles remplissent une fonction sociale : les partager permet de manifester son appartenance à un groupe, d’obtenir une forme de reconnaissance et de renforcer des liens avec ceux qui pensent de manière similaire. À l’inverse, la disqualification des discours opposés contribue à resserrer les frontières de la communauté. La question de la vérité ne concerne donc pas seulement l’exactitude des informations ; elle engage également la manière dont chacun cherche sa place dans un ensemble de relations, de croyances et de représentations communes.
Cela plonge notre société dans un contexte où des manières contradictoires de voir le monde s’opposent très frontalement. Dans ce type de configuration, nous avons tendance à moins chercher la vérité qu’à satisfaire nos intérêts. Et parmi ces intérêts, il y a l’intérêt de ne pas perdre la face, de rester cohérent, l’intérêt d’être confirmé, finalement l’intérêt de ne pas rester seul avec ses propres incertitudes…
Comme nous le savons aujourd’hui, dans une configuration où les interactions entre individus deviennent aussi polarisées, les faits objectifs ont parfois moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles. C’est ce que l’on désigne souvent par l’ère de la post-vérité : non pas seulement une époque où l’on mentirait davantage, mais une époque où la recherche de la vérité devient secondaire face à la fonction affective, identitaire, millitante et communautaire d’un discours.
Le problème n’est donc pas seulement : comment rétablir les faits ?
Le problème est aussi : pourquoi certains faits ne peuvent-ils plus être entendus ?
Et là, la question devient à la fois philosophique, psychologique et sociale.
Vérité VS réalité
Ce désintérêt pour la vérité semble lié à des groupes et à des individus qui ne veulent plus vraiment s’écouter, ou qui ne savent plus comment le faire. Et tel que le souligne l’auteur, il est alors essentiel de saisir une différence importante entre vérité et réalité.
La réalité, c’est ce qui est.
Ce qui arrive.
Ce qui se donne dans l’expérience.
« Le réel, c’est quand on se cogne. » Lacan
La vérité, quant à elle, concerne davantage ce que nous pouvons dire afin de traduire cette réalité. Elle s’attribue à des propositions, à des formulations, à des énoncés. Elle n’est donc pas simplement le réel lui-même, mais une manière de le rendre intelligible, partageable, discutable.
Or le problème est précisément là, nous n’avons pas tous la même expérience du monde. Nous ne partons pas du même lieu. Nous ne sommes pas traversés par les mêmes affects, les mêmes histoires, les mêmes peurs, les mêmes fidélités invisibles. Nous avons donc nécessairement des difficultés à faire converger nos expériences, et par conséquent nos réalités vécues, pour nous rendre sensibles à un processus qui tend vers la vérité.
La vérité n’est donc pas seulement un bloc que l’on posséderait. Elle est aussi un travail de convergence. Elle suppose que l’on accepte de confronter les expériences, de préciser les mots, de reconnaître les écarts, de comprendre que ce qui paraît évident pour moi ne l’est pas forcément pour l’autre.
Cela ne signifie pas que toutes les affirmations se valent, cela nous ferais tomber dans un relativisme délétère.
Cela signifie simplement que la vérité ne se réduit pas à la brutalité d’une évidence individuelle.
Dans ce contexte, Maxime Rovere se méfie de l’idée selon laquelle un simple « retour aux faits » suffirait à restaurer une vérité partagée. Les faits ne se présentent jamais à nous dans une transparence absolue. Même la démarche scientifique conserve des biais, elle ne consiste pas à recueillir passivement des données brutes, elle élabore des questions, construit des hypothèses et organise le réel afin de le rendre intelligible.
A mon sens, la philosophie est aussi faite pour cela, tenter de comprendre comment s’articulent les fonctionnements humains vis-à-vis de ces concepts que sont la vérité, réalité, mensonge, croyance, certitude, en osant penser contre soi, en sortant de la caricature du bien et du mal, du vrai et du faux, de la vérité pure face au mensonge pur.
Elle permet de ralentir, de regarder les processus, de penser ce qui se joue entre les individus avant de juger trop vite l’image qu’ils représentent.

La fake news comme objet à partager
Pour Maxime Rovere, les fake news n’exploitent donc pas simplement la bêtise ou la simplicité des gens. Elles procèdent plutôt d’une indifférence à la certitude, et parfois même d’une indifférence à la vérité. Dans l’ère de la post-vérité, les supports technologiques font circuler des images et des propos dont le contenu est souvent mensonger, cynique ou visiblement absurde, mais ce contenu devient parfois un prétexte pour autre chose.
Ce qui compte n’est pas toujours ce qui est dit.
Ce qui compte, c’est que cela se partage.
L’individu ne peut pas toujours survivre seul à ses incertitudes. Confronté à elles, il cherche une communauté dont il peut embrasser les codes. Au lieu de rester enfermé dans les problèmes insolubles de sa propre valeur, il se désiste de certaines interrogations. Il se libère provisoirement de ses doutes. Il trouve un soulagement à ses tensions.
C’est ici que les fake news interviennent moins comme une information interprétée que comme un élément à partager, si possible sans trop réfléchir. Or, si le partage est une manière efficace de façonner une communauté, le rejet de ceux qui ne font pas partie de cette communauté l’est encore davantage.
C’est ici qu’apparaît « la connerie », au sens où Rovere la travaille aussi dans ses autres ouvrages. Non pas simplement comme manque d’intelligence, mais comme jugement dépréciatif. Il y a presque toujours, dans les fake news, cette quête du « plus con que soi », qui permet de se revaloriser en prenant une position de surplomb.
On trouve quelqu’un à mépriser.
Un groupe à ridiculiser.
Une cible qui permet de se sentir, malgré ses doutes, du bon côté.
Et cela crée du ciment.
Ce point est rude, mais il est important. Car il nous oblige à sortir d’une lecture trop simple : les fake news ne sont pas seulement des erreurs qui circulent. Elles sont aussi des objets relationnels, des objets d’appartenance, parfois des anesthésiants de l’incertitude.
Penser les interactions plutôt que les seuls individus
Pour l’auteur, dans la lignée de l’interactionnisme d’Erving Goffman, éminent sociologue ,notamment connu pour La Présentation de soi. La Mise en scène de la vie quotidienne, il faut penser les relations humaines à partir des interactions, des rôles, des scènes sociales, des ajustements mutuels.
Goffman a profondément marqué la compréhension de l’interaction sociale, de la communication et de la construction de l’identité. Dans ce prolongement, Rovere semble plaider pour une éthique interactionnelle fondée sur la complexité, davantage que sur de prétendues valeurs morales isolées ou sur des qualités individuelles détachées de tout contexte.
Cela invite à penser en système.
Non pas pour supprimer la responsabilité, non pas pour excuser n’importe quoi.
Mais pour éviter de réduire trop vite les conduites humaines à des jugements pauvres.
Nous disons facilement : il ment parce qu’il est mauvais ; il croit cela parce qu’il est idiot ; il refuse d’entendre parce qu’il est fermé. Ces jugements rassurent, mais ils simplifient à l’extrême des processus d’interaction parfois beaucoup plus instables, beaucoup plus complexes, et parfois même partiellement incontrôlables.
Rovere invite alors à refonder la responsabilité afin de sortir de certains clivages et du rejet systématique de chacun par chacun. Il met en lumière ce que l’on oublie souvent, l’empathie, la scène relationnelle, la manière dont un individu défend sa valeur, la façon dont une parole devient possible ou impossible selon le climat dans lequel elle est reçue.
La reconnaissance de la complexité et de l’incertitude peut faire naître, en premier lieu, une confiance attribuée à l’autre. Non pas une confiance naïve. Non pas une crédulité. Mais une confiance minimale, qui consiste à reconnaître à l’autre une valeur (respect, dignité, humanité…).
Cette valeur reconnue permet ensuite d’ouvrir des processus où chaque individu peut explorer les contradictions liées à sa propre existence.
Car un être humain ne pense pas bien lorsqu’il est immédiatement humilié. Il se défend. Il se ferme. Il cherche son groupe. Il cherche à sauver sa dignité. Et parfois, en voulant lui imposer la vérité, on ne fait que renforcer le mur qui l’empêche de l’entendre définitivement.
La prise de conscience suffit-elle à nous émanciper ?
Dans la fin de l’ouvrage, un chapitre m’a particulièrement intéressé. Il est consacré à une question essentielle : la prise de conscience suffit-elle à nous émanciper ?
La question mérite d’être posée, car nous croyons souvent que la mise au jour des mécanismes qui déterminent et favorisent la soumission à des autorités en charge de vérité permettrait de s’en libérer. Comme si comprendre suffisait. Comme si voir les mécanismes suffisait à développer sa capacité de penser et d’agir par soi-même.
Rovere nomme cette idée « l’optimisme épistémologique ».
Cet optimisme consiste à attribuer à la prise de conscience une vertu libératrice. Il y a bien sûr une part de vérité dans cette idée… Comme le souligne l’auteur, ce qui était ignoré est désormais perçu, ce qui semblait naturel peut être reconnu comme artificiel, ce qui était vécu comme inéluctable devient peut-être modifiable et ce qui semblait hors de portée est ressenti comme un objet sur lequel une marge de manœuvre redevient possible.
On pourrait dire alors qu’une forme d’agentivité réapparaît effectivement.
Cependant, croire que le changement s’établit seulement à partir de la prise de conscience, c’est encore une fois se méprendre sur la complexité de l’être humain. C’est accorder une confiance démesurée à la conscience.
Et souvent, cette croyance alimente le sentiment d’impuissance et la culpabilité plutôt qu’elle n’aide à aller vers l’émancipation.
Car si je comprends, mais que je ne change pas, alors je me juge.
Si je vois le mécanisme, mais que je reste pris dedans, je me crois faible.
Si je sais, mais que je répète, je peux finir par penser que je suis incapable.
L’optimisme épistémologique peut alors se retourner contre celui qu’il prétend libérer. Il promet l’émancipation, mais produit parfois une nouvelle forme d’écrasement plus pernicieux encore.
Nous nous retrouvons alors pris au piège entre une opposition encore trop brutale entre déterminisme et liberté. D’un côté, l’idée que tout nous conditionne. De l’autre, l’idée que nous pourrions nous libérer par simple décision consciente et totalement sous controle. Mais cette polarisation est insuffisante pour penser l’être humain.
Nous ne sommes ni entièrement déterminés, ni magiquement libres.
Nous sommes pris dans des systèmes, des histoires, des corps, des relations, des habitudes, des affects, mais aussi capables de reprises, de déplacements, de marges, de gestes minuscules par lesquels quelque chose peut recommencer autrement.
Il est fécond de ne plus penser la vérité comme un bloc que l’on détiendrait contre les autres, mais comme un chemin que l’on accepte d’emprunter avec eux. Dès lors, les croyances, les appartenances, les identités changeantes ne sont plus seulement des frontières qui séparent , elles deviennent des points de départ, des manières différentes d’entrer dans une même recherche. La vérité ne supprime pas les écarts ; elle leur donne une direction commune, des recherches partagées de vérité. Elle ne demande pas à chacun de renoncer à ce qu’il est, mais d’accepter que ce qu’il est ne suffise jamais tout à fait à épuiser le réel.
La liberté comme mouvement
A mon sens, nous ne fait pas changer les individus en les arrachant brutalement aux systèmes dans lesquels ils respirent. On les comprend, du moins on tente d’abord, dans leurs attaches. Car un être humain est une constellation de liens, d’histoires, de loyautés anciennes, de blessures parfois muettes, de phrases et croyances répétées pendant des générations.
Article associé : Pourquoi croit-on ? Un Voyage dans les méandres des croyances par Thierry Ripoll
Entrer en interaction pour partir à la recherche de vérités, ce n’est donc pas seulement tenter de convaincre une personne. C’est observer sa réalité, le système dans lequel ses idées prennent sens.
Voilà pourquoi, avant d’argumenter et de vouloir être écouter, il vaut mieux inviter chacun à raconter. Raconter le passé, raconter ce qu’il a vu, ce qu’il a cru comprendre, ce qu’il a reçu, ce qu’il a perdu. C’est là, dans cette mémoire plurielle, que bien des malentendus peuvent commencer, parfois, à se dissoudre.
En définitive, on ne parvient réellement à se faire entendre qu’à la condition de se méfier un peu de sa propre perspective. Non pas la renier. Non pas l’écraser. Mais savoir qu’elle n’est qu’un angle, un fragment, une fenêtre. Il faut alors tenter d’intégrer les places, les avis, et surtout les récits des autres. Car un récit n’est jamais seulement une opinion, c’est une manière d’avoir traversé le monde.
Article associé : L’Espèce fabulatrice, Nancy Huston
Prendre conscience de la diversité des points de vue, c’est aussi reconnaître la diversité des langues intérieures. Certains parlent par émotion. D’autres par pragmatisme. Certains intellectualisent. D’autres ramènent tout à leur histoire personnelle. Certains veulent résoudre. D’autres veulent seulement être reconnus dans ce qu’ils ont vécu. Si l’on oublie cela, on s’irrite. Si on le comprend, on devient curieux. Comme le dit l’auteur : « l’amour de la vérité revient à défendre et à explorer sa propre capacité à comprendre. » p.61
Pour cela, il est nécessaire de rester curieux, et cette curiosité change tout. Elle remplace la crispation par l’exploration. Elle nous rend disponibles à des idées que nous n’aurions jamais eues seuls, mais qui viennent à nous parce qu’un autre, depuis sa place, depuis sa manière propre d’exister, nous oblige à déplacer notre regard.
Pour cela la démarche infractionnelle se doit d’interroger l’articulation problématique entre trois termes : la vérité, l’autorité et la liberté.
La marche à suivre peut émerger autrement : non plus comme une victoire individuelle, mais comme une dynamique collective. À partir du moment où je peux faire confiance à l’autre comme porteur d’une part de vérité, je n’ai plus besoin d’être entendu seul, séparément, contre tous. Nous pouvons commencer à faire route commune.
Pris dans un système bien trop complexe pour être caricaturé à l’extrême, l’auteur invite encore une fois à penser « système », « interactions », « dynamiques ». Il nous invite à accepter une part d’imprévisible et à poser l’attention sur les mouvements plutôt que sur les catégories trop fixes.
La liberté n’est alors pas à considérer comme un état. Elle n’est pas non plus une situation précisément déterminée.
Elle n’est pas quelque chose que l’on posséderait une fois pour toutes.
Elle ressemble davantage à un mouvement.
Un mouvement que les êtres humains doivent sans cesse réitérer, à la fois individuellement et collectivement. Un mouvement fragile, parfois infime, parfois presque imperceptible, une brèche. Mais un mouvement tout de même !
Cela permet de laisser tomber, autant que possible, l’approche différentialiste : celle qui sépare trop vite les lucides et les manipulés, les libres et les soumis, les intelligents et les idiots, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas.
Peut-être que la question la plus interessante n’est pas seulement : qui détient la vérité ? Mais plutôt : quelles interactions rendent possible un rapport plus vrai au réel ?
Quelles conditions permettent à quelqu’un de ne pas se défendre immédiatement ?
Quelles formes de parole évitent de confondre vérité et humiliation ?
Quelles communautés nous aident à penser au lieu de seulement nous confirmer ?
Et comment apprendre à supporter assez d’incertitude pour ne pas la transformer trop vite en mépris ?
C’est, à mon sens, l’une des grandes forces de ce livre. Il ne réduit pas la vérité à une arme. Il ne la transforme pas non plus en idéal abstrait et inaccessible. Il montre qu’elle engage notre manière de parler, d’écouter, de douter, d’appartenir, de juger, de nous défendre, de reconnaître ou non la valeur de l’autre.
Dire la vérité, alors, ce n’est pas seulement dire ce qui est. C’est apprendre à reconnaître ce qui, en nous, chez les autres, et entre nous, empêche parfois que le vrai puisse être formulé, partagé, entendu.
C’est une exigence philosophique, bien sûr. Mais aussi psychologique. Et peut-être surtout éthique.
Conclusion
« Dire la vérité », de Maxime Rovere, est de ces essais que l’on aimerait rencontrer plus souvent. J’y ai trouvé une intelligence et un recul rares, mais aussi une justesse éthique qui, à mes yeux, rend aujourd’hui ce livre d’utilité publique. Je ne peux donc qu’en conseiller vivement la lecture.
L’ouvrage nous invite donc à renoncer aux positions de surplomb et aux certitudes arrogantes, non parce qu’il faudrait renoncer à distinguer le vrai du faux, mais parce que ces postures fragilisent le dialogue et rendent toute compréhension commune presque impossible. La vérité ne serait donc en ce sens ni un territoire définitivement conquis ni une conclusion que l’on pourrait conserver intacte. Elle serait plutôt une progression exigeante et toujours vulnérable, en somme, un chemin partagé dont les conditions doivent sans cesse être examinées, discutées et parfois renégociées.
Il ne s’agit pas, encore une fois, de tout relativiser. Il s’agit de comprendre que le vrai ne peut devenir commun seulement si nous apprenons en amont à reconstruire les conditions de sa mise en partage. Car la recherche de la vérité n’est pas seulement une affaire de propositions exactes. Elle est aussi une quête, une manière de ne pas pas s’abandonner soi-même au confort de ses propres certitudes.
Dire la vérité demande alors du courage, du respect, de l’humilité et de la patience. Cela exige parfois de renoncer à avoir raison trop vite, afin de laisser à la pensée le temps de rencontrer ce qui lui résiste. La vérité devient ainsi moins une possession qu’une responsabilité, celle de tenir ensemble l’exigence du réel et la complexité humaine, sans sacrifier l’une au nom de l’autre.
Pour prolonger la réflexion, je vous invite à parcourir et, je peut-être vous abonner à Un pas de côté, le Substack de Maxime Rovere, où se poursuit une pensée aussi exigeante que libre.
Sylvain Gammacurta