Vers la lumière — Genyû Sôkyû
Éditions Picquier Poche
Aujourd’hui, je vous présente un ouvrage quelque peu différent de mes lectures habituelles. Délaissant pour un temps mes terrains de prédilection, je me suis laissé séduire par la littérature japonaise contemporaine avec ce roman de Genyû Sôkyû, moine zen et écrivain japonais, lauréat du prestigieux prix Akutagawa en 2001 (parmi les plus prestigieux et les plus médiatisés du Japon).
Le roman raconte les derniers jours d’une octogénaire originaire d’Osaka, atteinte d’un cancer incurable des voies biliaires intrahépatiques. Alitée dans une chambre d’hôpital, entourée de sa fille Sayoko et de son gendre Jiun, un bonze exerçant dans un temple bouddhiste, elle se trouve confrontée à l’inéluctable proximité de la mort. L’essentiel du roman repose sur de longs dialogues où se croisent réflexions spirituelles, considérations scientifiques et interrogations existentielles.
D’abord gagnée par l’angoisse, la vieille femme s’interroge sur ce qui l’attend au-delà de l’existence terrestre. Son gendre entreprend alors de lui exposer sa vision de l’au-delà, mêlant réflexions spirituelles, traditions bouddhistes et considérations sur l’énergie que pourrait représenter le passage de la vie à la mort.
À travers les échanges avec ses proches, nous assistons à ses dernières conversations. Peu à peu, elle accueille avec davantage de sérénité l’échéance qui approche et décrit avec curiosité, parfois même avec humour, les transformations de son corps, les sensations inédites qu’elle éprouve, ainsi que l’activité incessante des médecins et du personnel des soins palliatifs qui l’entourent.
Les paroles du bonze l’aident progressivement à appréhender autrement ce passage vers l’inconnu. Mais, à mesure que son état se dégrade, le récit lui-même se transforme. La narration devient plus fragmentée, parfois très déroutante. Les souvenirs, les rêves et « les hallucinations » se mêlent au présent ; les repères temporels s’effacent peu à peu tandis que la protagoniste semble glisser vers une autre dimension de l’expérience.
S’inspirant de son vécu de moine zen, mais puisant également dans d’autres traditions religieuses et dans certaines spéculations issues de la physique contemporaine, Genyû Sôkyû propose une méditation singulière sur la mort, la conscience et ce qui pourrait subsister ou non au-delà de l’existence.
Et lorsque survient finalement le décès de l’héroïne, le roman est loin d’être terminé. C’est alors son âme qui prend le relais de la narration et nous entraîne dans le récit détaillé de ses pérégrinations posthumes.

Je dois reconnaître que je suis arrivé au terme de ce roman avec un certain effort. La structure volontairement décousue du récit, l’effacement progressif des repères chronologiques et la confusion croissante entre les différents niveaux de réalité m’ont parfois fait perdre le fil de la lecture. Ce choix narratif paraît toutefois pleinement assumé par l’auteur, qui semble manifestement à ébranler notre conception ordinaire du temps, de l’identité et du “moi”, présentés ici comme des constructions illusoires.
Malgré ces difficultés, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. J’ai pris plaisir à m’immerger dans son atmosphère profondément japonaise, à découvrir la philosophie bouddhiste qui l’imprègne et à explorer une manière d’envisager la vie et la mort sensiblement différente de celle qui domine dans les sociétés occidentales. Avec beaucoup de délicatesse, l’auteur accompagne son personnage principal vers une forme de paix intérieure qui confine parfois à l’expérience méditative.
Vers la lumière est aussi et avant tout une histoire d’amour filial. Derrière les réflexions sur l’au-delà se déploie le portrait bouleversant de Sayoko et Jiun accompagnant leur mère jusqu’à ses derniers instants avec une tendresse infinie.
Pour conclure, sans trop en dévoiler, Vers la lumière est à mes yeux un roman passionnant sur la fin de vie. Comme souvent avec les récits qui abordent cette frontière ultime qu’ils soient fictionnels ou inspirés d’expériences réelles , il possède cette capacité rare de nous émouvoir tout en nous ramenant à notre propre condition mortelle. Au-delà de ses réflexions spirituelles, il nous invite surtout à contempler notre finitude avec davantage de lucidité, de curiosité et, peut-être, de sérénité.
Une lecture exigeante, parfois déroutante, mais riche en questionnements philosophiques et spirituels sur l’une des expériences les plus universelles qui soient : notre rapport à la mort. On en ressort avec une forme d’apaisement, comme si cette traversée avait été éclairée d’une lumière douce et bienveillante. Plus qu’un récit sur la mort, Vers la lumière est une méditation sur ce qui demeure lorsque les certitudes s’effacent : les liens, les souvenirs et l’Amour.
Sylvain Gammacurta