Retour sur la conférence du 20 mars 2026 à la Médiathèque Émile Cazelle de Saint-Gilles (30800)
Dans un monde saturé de stimulations rapides et d’images imposées, il devient presque subversif de rappeler ceci, lire avec un enfant est un acte profondément précieux. La conférence proposée dans le cadre de la semaine de la petite enfance (merci à Cécile Simard et Valérie Yacono pour l’organisation et l’énergie), animée par Sylvie Fayard, gérante de la LIBRAIRIE L’EAU VIVE A NÎMES, et Céline Cornu, coach parental (je vous invites réellement à vous rendre sur leurs pages respectives), nous invite précisément à revenir à l’essentiel. Non pas en idéalisant la lecture, mais en en comprenant les fonctions réelles, scientifiquement prouvées, concrètes, parfois méconnues : soutenir l’imaginaire, accompagner les émotions, et surtout surtout… créer du lien !
NB : N’ayant pas pris de notes exhaustives au cours de cette conférence, il est probable que certains éléments m’échappent ou ne soient restitués ici que partiellement. J’ai également pris la liberté d’y intégrer certaines de mes connaissances. Ce croisement entre restitution et réflexion personnelle vise à enrichir le propos, sans prétendre à une retranscription fidèle et complète de l’intervention.
Si les thématiques abordées et la qualité des échanges suscitent votre intérêt, je vous invite vivement à découvrir plus en détail le travail des intervenantes en consultant leurs ressources respectives.

Lire, ce n’est pas seulement transmettre : c’est rencontrer !
Dans un monde où l’efficience et la performance tendent à devenir des injonctions omniprésentes, nombreux sont les parents et les éducateurs qui en viennent à considérer le livre avant tout comme un outil pédagogique : apprendre, corriger, améliorer. Si ces présupposés et vertus sont réelles et légitimes, cette approche comporte pourtant un angle mort. Elle risque de réduire le livre à une fonction utilitaire, en oubliant sa vocation première : offrir un espace de rencontre, de projection et de liberté intérieure. Car lire, ce n’est pas seulement acquérir des compétences, c’est aussi et surtout éprouver, imaginer, ressentir, bref, faire l’expérience d’un monde où l’enfant peut se construire sans être immédiatement évalué.
Comme cela a été rappelé avec justesse durant la conférence par Sylvie :
« On n’est pas forcément là pour apprendre quelque chose, on est d’abord là pour rencontrer l’autre. »
Cette affirmation mérite d’être prise au sérieux. Elle suppose un déplacement :
- Lire ne consiste pas d’abord à enseigner un contenu,
- mais à ouvrir un espace relationnel.
Le livre devient alors un médiateur, au sens psychologique du terme, c’est à dire un tiers qui permet la rencontre sans confrontation directe. L’enfant peut projeter, ressentir, expérimenter… sans être exposé de manière brute, donc en toute sécurité.
Ce point est fondamental car à mon sens, « l’efficacité » du livre dépend moins de son contenu que de la qualité de la médiation adulte.
L’imaginaire
Du point de vue du développement, l’imaginaire n’est pas un luxe, un passe temps, une distraction. C’est une fonction…VITALE, très souvent sous-estimé.
Les travaux en psychologie du développement montrent que l’enfant utilise l’imaginaire pour simuler des situations, explorer des possibles et intégrer des expériences.
Dans ce cadre, le livre possède une propriété spécifique que les écrans ne partagent pas entièrement :
- L’image mentale n’est pas donnée, elle est co-construite.
- Le rythme n’est pas imposé, il est habité, incarné.
- L’attention n’est pas captée, elle est engagée.
À l’inverse, les écrans, sans être intrinsèquement et fondamentalement « problématiques », tendent à court-circuiter certains processus internes en proposant un flux déjà structuré.
La différence est donc moins morale que cognitive :
le livre sollicite, là où l’écran impose.
Par ailleurs, au-delà de sa fonction imaginaire, le livre constitue un levier particulièrement pertinent pour le développement des fonctions exécutives de l’enfant, telles que définies en neuropsychologie. La lecture mobilise en effet plusieurs processus cognitifs dit de « haut niveau » tels que l’attention soutenue (rester engagé dans une histoire), l’inhibition (résister aux distractions ou à l’impulsivité), la mémoire de travail (maintenir et manipuler des éléments narratifs), ainsi que la flexibilité cognitive (comprendre différents points de vue, ajuster ses interprétations).
Contrairement aux environnements rapides et fragmentés, souvent imposés par les écrans, le livre offre un cadre temporel lent et structuré, particulièrement favorable à la maturation de ces fonctions, dont le développement s’étend sur toute l’enfance et repose sur la consolidation progressive des réseaux préfrontaux. Ainsi, la lecture ne se contente pas de nourrir l’imaginaire, ce qui en soit est déjà précieux, mais elle participe également en profondeur à l’architecture cognitive qui permettra à l’enfant de réguler ses comportements, organiser sa pensée et s’adapter au monde.

Livres VS écrans
Dans notre société contemporaine, la question du rapport des jeunes enfants aux écrans occupe une place centrale dans les discussions pédagogiques et parentales. Pourtant, il est essentiel à mon sens de nuancer et d’approfondir cette comparaison, en considérant non seulement les effets observables sur le développement, mais aussi les mécanismes psychologiques et cognitifs sous-jacents.
1. L’attention et l’engagement cognitif
Les écrans proposent le plus souvent une information rapide et multidimensionnelle : images animées, sons, notifications, transitions constantes. Cette surstimulation peut fragmenter l’attention de l’enfant, en le maintenant dans un mode passif plutôt qu’actif. Les neurosciences du développement montrent que l’attention soutenue et sélective, indispensable au développement des fonctions exécutives, s’exerce peu dans un environnement où les stimuli changent toutes les quelques secondes. En revanche, la lecture mobilise l’enfant de manière active : il doit suivre la narration, imaginer les personnages et les décors, anticiper la suite de l’histoire. L’enfant devient co-créateur de son univers mental, ce qui sollicite fortement la mémoire de travail, la planification et la flexibilité cognitive.
2. La régulation émotionnelle
Les livres jouent un rôle majeur dans la co-régulation émotionnelle. Le rythme calme de la lecture, la modulation de la voix et la présence attentive d’un adulte créent un cadre contenant, qui permet à l’enfant de ressentir et nommer ses émotions. Cette médiation favorise la libération d’ocytocine et renforce le lien affectif, tout en offrant à l’enfant des outils pour apprivoiser sa peur, sa colère ou sa tristesse… Les écrans, en revanche, peuvent parfois intensifier les émotions sans offrir de cadre contenant : un personnage animé peut susciter une peur intense ou de l’excitation, mais l’enfant est souvent seul pour interpréter et réguler cette expérience.
3. L’objet livre comme relation tangible
Le livre n’est pas seulement un contenu, c’est aussi un objet sensoriel et social. Le toucher des pages, le plaisir de tourner les feuilles, l’odeur, la possibilité de relire à volonté renforcent le sentiment de maîtrise et de sécurité. De plus, la lecture à voix haute installe un rituel de présence et de connexion, créant des souvenirs affectifs durables. Les écrans, même tactiles et interactifs, tendent à favoriser une relation plus individuelle et souvent fugace, où le contact avec l’adulte est réduit et la temporalité diluée.
4. Les recommandations pour un usage équilibré
La psychologie du développement recommande de privilégier la lecture pour les enfants de moins de six ans, tout en reconnaissant que les écrans ne sont pas intrinsèquement et fondamentalement « mauvais ». Ils peuvent servir d’outils éducatifs, de supports de créativité ou de médiation dans des contextes spécifiques. Cependant, la clé réside dans l’accompagnement, un adulte présent, qui dialogue, pose des questions ouvertes, et guide l’expérience, transforme l’activité en apprentissage et en co-régulation.
En résumé, le livre et l’écran ne se valent pas sur le plan développemental : le premier favorise l’engagement actif, l’imaginaire, la régulation émotionnelle et la relation affective ; le second sollicite souvent un traitement passif, rapide et émotionnellement intense, qui peut être parfois stimulant mais moins structurant. Comprendre ces différences permet aux parents et aux professionnels de faire des choix éclairés, en plaçant toujours le bien-être, la sécurité émotionnelle et le développement global de l’enfant au cœur de la démarche.
Lire, c’est aussi réguler
Un autre point essentiel abordé concerne les émotions.
Il existe aujourd’hui une tendance, parfois excessive à mon sens, à vouloir que l’enfant “gère ses émotions”.
Or, ce vocabulaire est pour moi déjà fort problématique. Il provient du champ de l’entreprise, du management, et introduit une attente implicite : celle d’un contrôle rapide, efficace, presque technique des états internes.
D’un point de vue développemental, cette attente est tout bonnement irréaliste.
Un enfant de 4 ans ne “gère” pas sa colère.
Et, en vérité, beaucoup d’adultes non plus !!
Ce que permet la lecture, en revanche, est plus subtil :
- Elle externalise l’émotion (à travers un personnage),
- Elle crée une distance sécurisante,
- Permet de développer l’empathie
- Elle autorise une identification sans débordement.
L’enfant comprend alors implicitement :
“Ce que je ressens existe ailleurs. Je ne suis pas seul.”
Ce processus est proche de ce que la psychologie nomme symbolisation.
Mais ici encore, prudence :
le livre à lui seul n’est pas une solution miracle.
« Le symptôme, il dit très souvent quelque chose. »
Chercher à “corriger” une émotion par un livre revient à instrumentaliser ce dernier.
Or, un livre n’apaise réellement que s’il est intégré dans une relation d’écoute, de partage et de vision systémique.
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Le corps, le consentement, l’intimité : des sujets à ouvrir, pas à imposer
Une dimension particulièrement délicate de la conférence concerne l’usage des livres pour aborder des sujets sensibles : corps, consentement, intimité, violences.
Le risque ici est double :
- Aller trop vite, en exposant l’enfant à des contenus qu’il ne peut intégrer.
- Mal accompagner, faute de formation ou d’aisance de l’adulte.
Un principe simple a été formulé :
« Si ce n’est pas clair pour l’adulte, ce ne sera pas clair pour l’enfant. »
D’un point de vue clinique, cela renvoie à une réalité bien connue :
l’enfant perçoit les incohérences émotionnelles bien avant de comprendre les mots.
Ainsi, il ne suffit pas de “nommer le corps”.
Encore faut-il pouvoir le faire avec justesse, simplicité et sécurité.
Cela implique :
- Une adaptation à l’âge,
- Une médiation adulte réelle et sereine,
- Et parfois… la capacité à différer.
Il est alors souvent préférable de passer par des formes implicites, poétiques, ouvertes, qui laissent à l’enfant la liberté de questionner, d’associé. Comme l’a particulièrement bien mentionné les deux intervenantes : OUVRIR plutôt que fermer !
Plusieurs ouvrages ont été présentés pour aborder, avec délicatesse et discernement, la question du consentement, du harcèlement, de la mort et des violences sexuelles. Ces thématiques, bien que difficiles, ne peuvent être éludées, notamment au regard des données disponibles en protection de l’enfance, qui indiquent qu’une proportion significative des abus survient dans le cadre intrafamilial.
Cependant, un point de vigilance essentiel a été formulé car si ces supports sont précieux, ils n’en demeurent pas moins complexes. Il existe une tendance, parfois, à les mettre trop rapidement entre les mains d’éducateurs ou de professionnels qui ne sont pas nécessairement formés ou suffisamment à l’aise avec ces sujets. Or, la qualité de la médiation est déterminante. Aborder l’intimité, le corps et les limites suppose une posture ajustée : être soi-même au clair, capable d’accueillir les réactions de l’enfant sans projection ni malaise, et en mesure de poser des mots simples, justes et sécurisants.
Autrement dit, le livre ne suffit pas en lui-même. Il ne devient véritablement pertinent que s’il s’inscrit dans un cadre contenant, porté par un adulte formé, disponible et rassurant. À défaut, le risque n’est pas tant de « mal faire », que de créer de la confusion ou de l’insécurité chez l’enfant, là où l’intention initiale était de protéger et d’éclairer.
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Le livre comme espace de lien
Peut-être l’idée la plus importante de cette conférence tient-elle ici.
Lire avec un enfant n’est pas seulement bénéfique pour lui.
C’est un acte relationnel partagé.
- Le contact physique,
- La voix,
- Le regard,
- Le temps suspendu
- Le lien…
Tout cela participe à ce que l’on pourrait appeler une expérience d’attachement sécurisant.
Les données en neurosciences affectives (notamment sur l’ocytocine) suggèrent que ces moments favorisent :
- L’apaisement physiologique,
- La régulation émotionnelle,
- Et la construction du lien.
Mais au-delà des mécanismes, il y a une réalité plus simple :
L’enfant se souvient moins de l’histoire… que de la manière dont elle a été partagée...
Quelques repères pratiques, sans illusion de recette
La conférence a proposé plusieurs pistes concrètes, qu’il convient de comprendre non comme des prescriptions, mais comme des orientations :
- Lire régulièrement, idéalement dans un cadre ritualisé,
- Choisir des livres en lien avec le vécu de l’enfant,
- Poser des questions ouvertes (sans chercher la “bonne réponse”),
- Accepter la répétition (elle structure et sécurise),
- Inventer des histoires ensemble,
- Et surtout : lire pour le plaisir, non pour corriger.
Sylvie Fayard a ensuite présenté plusieurs ouvrages consacrés au fonctionnement du cerveau, mettant en lumière la manière dont les enfants apprennent, chacun selon des modalités qui leur sont propres. Elle a également proposé une sélection particulièrement pertinente de livres autour des émotions. Sur ce point, son approche me semble essentielle, il est en effet précieux d’aider les enfants à comprendre le rôle et la fonction de leurs émotions. Cependant, et je converge totalement en cette direction, cette démarche appelle une vigilance. En tant qu’adultes, nous projetons souvent des attentes disproportionnées sur la capacité des enfants à « gérer » leurs émotions. Le choix même de ce terme mérite d’ailleurs d’être interrogé car issu tout de même du registre de l’entreprise et du management, il suggère une forme de contrôle rapide et maîtrisé, peu compatible avec la réalité du développement affectif.
Comme cela a été rappelé avec justesse, un enfant de quatre ans qui ne parvient pas à réguler sa colère est dans une trajectoire parfaitement normative. Et, à bien y regarder, cette difficulté ne disparaît pas toujours à l’âge adulte !! L’enjeu n’est donc pas d’exiger une maîtrise précoce, mais d’offrir un cadre contenant : écouter, valider, mettre des mots, accompagner avec douceur. C’est dans cette co-régulation progressive que l’enfant pourra, peu à peu, intérioriser des capacités d’autorégulation plus ajustées.
Quelques livres proposés
Le livre Mon pull de Audrey Poussier est un album particulièrement pertinent pour aborder, dès le plus jeune âge, la question du corps et du consentement, mais de manière implicite, ludique et profondément respectueuse du rythme de l’enfant. L’album met en scène, sans jamais les nommer frontalement, des enjeux fondamentaux : le rapport au corps, le ressenti sensoriel (« ça gratte », « c’est trop petit ») et la notion de limite personnelle.

Sylvie nous a ensuite parlé de l’auteur Grégoire Solotareff, qui possède une remarquable capacité à aborder des situations complexes avec beaucoup de délicatesse et d’humour. De manière générale, ses ouvrages rencontrent facilement l’adhésion des enfants. Elle nous a notamment présenté Un ours pas comme les autres, un livre que j’ai trouvé particulièrement beau et pertinent. À travers une narration poétique et ouverte, il aborde plusieurs thématiques essentielles, tout en laissant à l’enfant la possibilité de se projeter dans le parcours du personnage. Ce type de récit favorise le développement de la curiosité, de l’empathie, ainsi qu’une première réflexion autour de l’amour de soi et de la différence.

Pour conclure, j’aimerais évoquer un ouvrage de Olivier Tallec « Est ce qu’il dort ? », particulièrement pertinent pour aborder avec les enfants la question de la mort. Ce thème, souvent évité par les adultes, mérite pourtant d’être introduit avec délicatesse, en dehors de toute situation de crise. En pratique clinique, nous recommandons en effet de ne pas attendre un événement douloureux pour en parler : confronté brutalement à la perte, l’enfant peut se retrouver submergé, sans repères pour comprendre ce qu’il traverse.
Ce type d’album offre une médiation précieuse, car le détour de la fiction, il permet d’approcher la mort de manière progressive, symbolique et encore une fois sécurisante. L’enfant peut alors explorer ses questions, ses représentations et ses émotions à son propre rythme, sans être envahi. Par ailleurs, ces récits ouvrent souvent sur une réflexion implicite autour du deuil, non pas comme un processus à “réussir”, mais comme une expérience singulière, faite de mouvements, de liens qui se transforment, et d’un travail intérieur qui demande du temps.

Une activité à faire avec son enfant
Outre les informations précieuses partagées par Celine Cornu, je trouve interessant de partager une activitée qu’elle nous a proposé.
Cela consiste à créer ensemble une histoire avec son enfant : dessiner un personnage, imaginer la suite de l’histoire ou proposer une fin différente. Cette démarche ludique et créative ne se limite pas à un simple jeu d’écriture ou de dessin ; elle stimule en profondeur plusieurs dimensions du développement de l’enfant. Sur le plan cognitif, elle sollicite la mémoire, l’attention et l’organisation narrative. Sur le plan affectif, elle offre un espace de projection où l’enfant peut explorer ses émotions, ses désirs et ses conflits de manière sécurisée. Sur le plan social et relationnel, l’activité favorise le dialogue, la co-construction et le respect de l’expression de l’autre.
Pour structurer l’activité, il est utile de proposer une trame simple, que l’on peut adapter à différents contextes, même en déplacement (par exemple en voiture).
1- Le personnage (nom, âge, particularité)
2. Le lieu (où ?)
3. L’époque (quand ?)
4. Le problème ou le désir
5. Les obstacles
6. La résolution
Conclusion : lire, c’est laisser une trace invisible et durable
Il existe une illusion moderne : celle de croire que seuls les apprentissages visibles comptent.
La lecture nous rappelle l’inverse.
Ce qui se joue dans ces moments, bien souvent discrets, répétés, ordinaires est de l’ordre de l’invisible :
- une sécurité qui s’installe,
- une pensée qui se structure,
- une sensibilité qui s’affine.
Lire avec un enfant, ce n’est pas simplement lui transmettre des histoires. C’est lui offrir un espace où il peut, progressivement,
devenir sujet de sa propre histoire.
Sylvain Gammacurta