Nous passons notre temps à nous raconter des histoires. Non par frivolité, mais par nécessité vitale, comme si le monde, laissé à lui-même, demeurait trop nu pour être habité sans médiation pou l’espèce fragile que nous sommes.
C’est à partir de cette intuition que s’ouvre la réflexion proposée par Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, publié en 2008 aux éditions Actes Sud.
L’ouvrage prend racine au coeur d’un atelier d’écriture à la prison de Fleury-Mérogis, et cette question, posée par une détenue : Pourquoi raconter des histoires alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? Désarçonné par cette soudaine interrogation, l’autrice ne répond pas immédiatement. Elle cherche. Et c’est cette quête qui devient livre.
Ce qu’elle met au jour est une analyse qui à parfois tendance à déstabiliser certaine personne : la fiction n’est pas un ornement de l’existence humaine, elle en constitue l’armature. L’homme ne se contente pas de vivre ; il interprète, agence, relie. En bref, il raconte ! Il est, selon son expression, une « espèce fabulatrice » , non pas au sens du mensonge, mais du récit. « L’univers comme tel n’a pas de sens. Il est silence. » Cette proposition, posée dès les premières pages, résonne avec la tradition de l’absurde telle que formulée par Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe.

Dans ce cadre, Huston déploie une réflexion exigeante sur les rapports entre l’humain et le roman. Ce qui distingue notre espèce n’est pas seulement une capacité cognitive « supérieure », mais une aptitude spécifique à produire du sens par la narration. Nous ne voyons jamais le monde « tel qu’il est » : nous le traduisons. Et, d’une certaine manière, nous l’inventons. Cette activité imaginative n’est pas un luxe ; elle compense une fragilité constitutive. Moins robustes que d’autres espèces, nous survivons en configurant le réel. Sans cette faculté, sans cette projection de sens sur un monde qui n’en possède pas intrinsèquement, nous aurions probablement disparu, comme d’autres formes de vie avant nous.
Il y a ici un présupposé fort, que l’on peut expliciter : l’être humain ne tolère pas le vide. Ou, plus justement, il ne tolère pas longtemps une absence de signification. De là naît cette tension permanente entre constat et interprétation. Nous ne cessons de chercher des causes, des pourquoi, des raisons, des cohérences...Tout passe à travers des prismes : culturels, affectifs, symboliques, religieux… Le réel est filtré, transformé, métaphorisé parfois pour le meilleur mais aussi pour le pire.
Cette manière de concevoir notre fonctionnement m’a beaucoup fait penser au courant de pensé dit du constructivisme et plus particulièrement m’a ramené à l’ouvrage « Le cinéma intérieur », publié en 2020 au édition Odile Jacob, écrit par Lionel Naccache où l’auteur développe une théorie de la subjectivité qui accorde une place centrale à ces fictions qu’il a qualifié de “fictions interprétations croyances” (FIC) . Il définit alors la conscience comme une farandole ininterrompue de FIC, dont la plupart des ressorts demeurent inconscient, et donc peu accessible à notre introspection.
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Nous ne cessons de produire, irrépressiblement, des significations à tout ce que nous sommes en train de vivre. Des significations auxquelles il est ainsi légitime de donner le nom de fiction, non pas pour signer leur caractère illusoire ou incorrect mais pour rappeler leur dimension subjective.
Mais Huston radicalise encore cette perspective. Si nous produisons du sens, le sens, en retour, nous produit. Identité, filiation, valeurs, sentiment d’un « je » cohérent, tout cela relève d’une construction narrative façonné par les histoires qui gravitent dans notre environnement. « En pénétrant dans notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous ne les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent — bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi » (p. 23). Et plus loin : « Le soi est une donnée chromosomique sur laquelle sont accrochées des fictions. »
Ce point mérite un arrêt critique. L’idée que le « soi » soit en partie fictionnel ne signifie pas qu’il soit illusoire au sens trivial. Elle indique plutôt que l’identité est un processus narratif dynamique. Les travaux contemporains en psychologie cognitive et en neurosciences, par exemple ceux sur la mémoire reconstructive corroborent cette thèse. Se souvenir n’est jamais reproduire fidèlement, mais reconstruire. La mémoire sélectionne, hiérarchise, oublie, réélabore. Chaque rappel est une transformation. La subjectivité est ainsi continuellement réécrite.
Dans ce contexte, la remarque de Huston prend une tonalité presque éthique : « Les gens qui se croient dans le réel sont les plus ignorants, et cette ignorance est potentiellement meurtrière » (p. 29). Autrement dit, l’adhésion naïve à une vision du monde tenue pour « objective » peut devenir dangereuse, précisément parce qu’elle nie sa propre dimension fictionnelle.
Le cerveau humain, plastique, ne compartimente pas strictement faits et imaginaires. Les deux s’entrelacent. Cette porosité n’est pas un défaut, elle permet de supporter la douleur, de traverser les pertes, de projeter un avenir. La citation de Douglas Kennedy que mobilise Huston l’exprime avec justesse : « La foi […] est peut-être l’élan le plus important de la vie, le moyen fondamental grâce auquel la vaste majorité des gens survivent à chaque journée » (p. 106). Ici, « foi » ne renvoie pas nécessairement au religieux, mais à cette capacité de croire en des récits suffisamment consistants pour continuer.
Notre cerveau, même celui du philosophe rationaliste le plus misanthrope et monacal, grouille littéralement de la présence des autres. L’auteur, Samuel Beckett l’avait saisi : nous avons besoin de compagnie, qu’elle nous pèse ou nous soutienne. Il n’y a pas de liberté sans lien et sans lien, il n’y a ni langage, ni humanité, ni individu. Cette proposition engage une anthropologie relationnelle : le sujet n’est pas une substance isolée, mais un nœud de relations et de récits.
Dans cette perspective, la littérature acquiert une fonction spécifique. Lire, ce n’est pas seulement un luxe, une distraction ; c’est multiplier les points de vue, éprouver d’autres configurations du réel. S’identifier à des personnages, notamment à ceux qui nous sont d’abord étrangers, permet de desserrer l’emprise des récits primitifs qui nous constituent. « Ce que l’art romanesque peut faire, c’est nous donner un autre point de vue sur ces réalités » (p. 185).
Il y a là une promesse de déplacement, donc de liberté.
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Cela nous aide à nous enrichir, à écouter la musique du monde qui n’est ni paradisiaque harmonie, ni cacophonie infernale, car nous sommes souvent plus tolérants et curieux avec les personnages qu’avec les être de chair et de sang.
On pourrait toutefois nuancer et c’est une limite à examiner. Toutes les fictions ne libèrent pas. Certaines enferment, rigidifient, radicalisent. La question n’est donc pas de savoir si nous vivons dans des récits, mais quels récits nous habitent, et avec quel degré de réflexivité.
La conclusion de Huston reste ouverte, la vie n’a pas un sens unique, mais une pluralité de significations, toutes celles que nous lui prêtons. Notre condition est fictionnelle. Cela ne justifie ni le cynisme ni le mépris du récit ; cela engage plutôt une responsabilité esthétique et éthique : si nous devons raconter, à nous de la rendre intéressante.
Conclusion
Au fond, ce livre rappelle avec une grande justesse ce que je constate chaque jour en séance d’hypnose : personne ne vient seulement avec un symptôme, mais avec une histoire déjà écrite, parfois répétée jusqu’à l’épuisement. Une histoire qui explique, qui enferme aussi.
Mon travail consiste alors moins à corriger qu’à déplacer. Permettre un léger décalage, un autre angle, une respiration dans le récit. Permettre à la personne de sentir que ce qu’elle vit n’est pas toute la réalité, mais une manière parmi d’autres de la raconter. Et qu’en modifiant ne serait-ce qu’un fragment de cette narration, quelque chose peut déjà changer dans le corps, dans les émotions, dans le possible.
C’est là, sans doute, que le livre de Nancy Huston trouve toute sa portée : nous sommes faits d’histoires, certes, mais rien ne nous oblige à rester prisonniers de celles qui nous réduisent.
Se procurer ce livre : https://actes-sud.fr/catalogue/lespece-fabulatrice-008449
Sylvain Gammacurta