María Zambrano et « la raison poétique »
Née en Andalousie en 1904, María Zambrano est une philosophe et écrivaine espagnole, disciple de José Ortega y Gasset, qui s’est adonnée à plusieurs genres littéraires au cours de sa vie, tels que la poésie et la philosophie. Dans l’ouvrage présenté ici : Philosophie et poésie (éd. Corti, 2003-2024), elle engage une méditation essentielle sur un clivage malheureux de notre culture, à savoir la séparation de la pensée occidentale et de la poésie ou autrement formulé, du logos et de la vibration sensible…
« De la raison poétique, il est très difficile, presque impossible de parler », écrit María Zambrano. Malgré tout, je vais tenter d’en déployer quelques lignes à partir de ce magnifique ouvrage, généreusement conseillé par Manon Delobel, professeure de philosophie et autrice de la thèse : Pour un « libéralisme poétique » : réforme de l’entendement et démocratie dans la pensée de María Zambrano.
Vous pouvez d’ailleurs retrouver un podcast de France Culture auquel elle a brillamment participé : Avoir raison avec… María Zambrano, dans la série Faire renaître la démocratie.

Ce livre m’a profondément touché, dans ma pratique ainsi qu’au coeur de mes propres réflexions, car parler de cette raison « singulière » exige déjà de sortir des habitudes de la pensée abstraite, de quitter les sécurités du concept pour entrer dans une langue plus mobile, plus charnelle, plus attentive à l’épaisseur du vécu. Ce que cherche Maria Zambrano, au fond, je crois, c’est une philosophie qui puisse pénétrer la réalité, s’imbiber de l’expérience humaine, se faire corporéité. Il faut que le logos s’incarne, qu’il se fasse fusion dans l’expérience humaine pour être pleinement authentique et vivant.
Dès le début de l’ouvrage, l’autrice part d’un constat : pensée et poésie s’opposent profondément à travers toute notre culture. La philosophie, selon elle, est trop souvent intellectualiste, trop souvent conceptualiste et de ce fait s’en trouve généralement fermée sur elle-même. Elle veut au contraire une pensée qui ne fasse pas violence à la vie, mais qui la reçoive, l’accompagne et lui demeure fidèle et donc plus mouvante.
Deux moitiés de l’homme : la poésie et la philosophie
Pour Zambrano, il existe une raison décisive de ne pas abandonner ce sujet. Elle l’exprime très clairement dès le départ, la poésie et la pensée apparaissent comme deux formes insuffisantes, deux moitiés de l’homme.
« L’homme entier n’est pas dans le philosophe ; la totalité de l’humain n’est pas dans la poésie » (p. 13).
Et encore : « Dans la poésie nous trouvons directement l’homme concret, individuel. Dans la philosophie l’homme dans son Histoire universelle, dans son vouloir être. La poésie est rencontre, découverte par la grâce. La philosophie quête, recherche, guidée par une méthode. »
Cette distinction n’est pas un simple partage disciplinaire. Elle engage deux rapports au réel, deux manières d’habiter le monde, non pas opposés mais complémentaire. La poésie naît de l’étonnement qu’on peut éprouver devant les choses qui se présentent à nous. Mais dans la philosophie, un geste d’arrachement aux apparences sensibles vient se superposer à l’étonnement premier. Cette violence de la philosophie fait largement référence à l’allégorie de la caverne de Platon. L’issue est ici le triomphe du logos de la pensée philosophique et le début de ce qu’elle nomme « la condamnation de la poésie ».
Il y a là, chez Zambrano, une intuition très forte : la philosophie, lorsqu’elle prétend nous libérer, peut aussi nous brutaliser. Elle est cette force qui tire l’homme du fond de l’obscurité vers un soleil éblouissant, vers un soleil trop radiant. Une philosophie violente dans son extirpation de l’homme hors de son obscurité. À l’inverse, ce que la poésie permet, c’est une intrusion, finalement, d’un faisceau de lumière dans la caverne obscure, pour y trouver une pénombre douce et moins violente que la philosophie.
La raison poétique : une pensée qui n’écrase pas
Pour remédier à cette scission entre logos et pathos opérée par la philosophie européenne, Zambrano réunit ces deux moitiés en une nouvelle approche qui prend le nom de « raison poétique ». Dans ce mode de réflexion, l’enquête philosophique adopte une attitude de compassion à l’égard de son objet d’étude, par laquelle elle tient compte de sa multiplicité sans faire systématiquement violence à celle-ci par le moyen usuel de l’abstraction.
Et en cela, le geste philosophico-poétique de María Zambrano est un geste qui vient se nourrir d’étonnement, qui accompagne le mouvement de l’étonnement premier. Son écriture est d’ailleurs constamment en mouvement, pleine de symboles et de métaphores, les concepts deviennent des images. Son écriture est en perpétuel mouvement, fluide, parfois fuyante, résolument libre et non académique. Une telle démarche peut dérouter celui qui cherche à tout analyser, à tout fixer dans des catégories stables. Peut-être est-il alors plus « juste », pour entrer dans la pensée de María Zambrano, de consentir à l’expérience qu’elle propose, se laisser affecter par les sensations de la lecture, plutôt que de vouloir en épuiser immédiatement le sens.
C’est en cela aussi que sa pensée invite à la création, à la subjectivité et à la pratique, en quête d’un usage de la raison qui soit finalement au plus proche de l’expérience humaine.
Il y a chez elle une vibration primaire et un sentir originaire qui ne demande qu’à être vécu que dans la douceur. Toute la philosophie de Zambrano est un cri contre une violence déshumanisante de la philosophie qu’elle condamne, et pour laquelle elle va proposer une alternative. Dans sa distinction entre philosophie et poésie, ce qui compte ici, c’est que dans la raison poétique, on fait attention à la singularité des êtres et des choses. Et ce qu’elle reproche à la philosophie, notamment lorsqu’elle parle du mythe de la caverne, c’est que le philosophe est en quelque sorte « obligé » de renoncer à sa vie personnelle, donc à ne plus exister que sur le mode impersonnel.
Pour elle, la philosophie est bien un étonnement, mais telle qu’elle est pratiquée, elle est suivie d’un geste de détachement : une chose qu’il faut poursuivre par l’effort méthodique pour saisir quelque chose que nous ne possédons pas et qui demande donc de s’arracher à ce que nous possédons déjà sans l’avoir recherché. Elle prend l’exemple du regard pris au filet de la feuille et de l’eau, saisi immédiatement, sans chercher à suivre le chemin de la vérité laborieuse dans une seconde lecture, en quête d’une autre feuille et d’une autre eau « plus vraies ».
La philosophie, poussée par le violent amour de ce qu’elle recherche, « abandonne la surface du monde, la généreuse immédiateté de la vie, fondant son ultérieure et entière possession sur une première renonciation » (p. 17).
Le saisissement premier allait être converti en une persistante interrogation, en un doute radical, en un ascétisme, que l’intellect rationalisant se doit de faire s’il veut s’extraire de sa condition.
Mais c’est justement ce que Zambrano retrouve dans la raison poétique, un retour à la condition humaine, au corps, elle l’associe au sens, au geste d’une main qui touche et qui, en touchant, est aussi touchée. La main est en contact avec tous les êtres et les choses en tant qu’ils sont singuliers. C’est là que la voix de la poésie se distingue de la voix philosophique. Ce qu’elle appelle naître, c’est précisément cela, se laisser aller au courant de l’existence, ne pas chercher à sortir de ce contact avec les choses parce qu’on les aime, parce que c’est notre vie, parce qu’on veut rester fidèle à l’émotion première qui a été la nôtre, celle qui fait que l’on aime cette vie et celle-là.
Par l’amour, on va au-devant des choses en tant qu’elles sont uniques et singulières. Naître, alors, ce serait accepter de s’abandonner au mouvement de la vie qui nous conduit d’événement en événement, en acceptant de se laisser disposer, redisposer par l’événement.
Poésie, création et humilité contre la philosophie des “géants”
Si l’on s’interroge sur le qualificatif poétique de la raison poétique, on peut certes l’entendre au sens littéraire, mais également étymologique, celui du poien des Grecs, qui signifie « créer« . La raison poétique n’est alors pas à considérer tel un supplément décoratif de la pensée : elle est un mode de création du rapport au monde.
M. Zambrano s’oppose ici à une philosophie de sages et de savants. Elle s’oppose à une philosophie de toute-puissante, d’orgueilleuse, d’autonome, dont Platon, Descartes, le rationalisme et l’idéalisme…En brefs tous ces « géants » qui ont fondé les bases de la philosophie occidentale telle que nous la connaissons.
Elle veut que les hommes et les femmes assument leur « nudité de mendiant » et donc assument les failles, cette pauvreté qui nous caractérise tous. Ce qu’elle déplore finalement, c’est l’orgueil ou l’arrogance de la raison, qui croit pouvoir douter de tout, se méfier de tout, s’en distancier, remettre en cause l’entièreté des choses. Une raison qui exerce un contrôle sur l’être et sur les choses, qui les écrase et qui oublie la vie. Elle, au contraire, propose cette philosophie de mendiant, cette philosophie d’homme sans couronne, cette philosophie de pauvre, cette philosophie des fous et des idiots. En somme, elle refuse que le sujet de la connaissance, croit trouver en lui les conditions du divin. Elle refuse que l’être humain se prenne pour ce qu’il n’est pas et s’auto-divinise.
Zambrano est donc pour une réhumanisation du logos, par le choix de l’humilité, par opposition à un savoir qui serait tout-puissant, dogmatique et présomptueux. Elle relie profondément la religion à la poésie, qui ont en commun la quête de l’Amour véritable et confinent à une quête de Salut par l’Amour. Elle préfère un monde de clair-obscur et de pénombre, « une pénombre salvatrice » comme elle dit en prologue.
Oui, parce que le savoir absolu cherche à l’inverse l’unité et, ce faisant, finit par englober et réduire la vie, par l’appauvrir.
Le philosophe, le poète et la caverne : lumière dure, lumière douce
Zambrano dans cette ouvrage, et dans je crois la totalité de son oeuvre que je découvre peu à peu, fait preuve d’une grande sensibilité à l’altérité. Elle vient bousculer ce que peuvent être les contours de la philosophie, car l’altérité, chez elle, n’est pas un objet de connaissance mais une présence irréductible. Penser, ce n’est plus alors seulement maîtriser, c’est davantage consentir à être affecté. Une philosophie qui se laisse entacher le corps et c’est en cela que je fait volontiers des lien avec ma pratique de l’hypnose, qui ne cherche pas seulement des remèdes analytique ou psychique mais davantage à incarner, au-dela des grandes théories, concepts et grilles de lecture.
Article : Un cerveau sous hypnose : Que se passe-t-il ?
Cette disposition trouve un écho direct donc dans l’expérience hypnotique, où le sujet cesse de vouloir comprendre pour laisser émerger d’autres formes de présence, le corps n’est plus un objet dans le monde, mais le lieu même où le monde se déploie. L’hypnose, en ce sens, ne relève pas d’un simple travail psychique ; elle engage une modification du rapport perceptif lui-même, une reconfiguration silencieuse de notre manière d’habiter le réel. L’hypnothérapeute et philosophe François Roustang développait d’ailleurs ce mouvement, en récusant l’idée que le changement passe par la compréhension. Pour lui, il s’agit moins d’interpréter que de transformer le mode d’être au monde, en suspendant les automatismes de la volonté et du contrôle.
« Mais dans les passages les plus décisifs, quand le recours à la dialectique le semble finalement épuisé, il est également évident que, tel un au-delà de toutes les raisons, surgit le mythe poétique » (p. 18).
Il n’y a pas de doute que ce premier moment d’étonnement se prolonge longtemps chez le poète, mais ce n’est pas chez lui un état permanent auquel il ne peut échapper. Non : la poésie a aussi sa propre énergie ; elle a aussi son unité, son arrière-monde. Si le poète n’avait pas d’énergie, il n’y aurait pas de poésie, pas de paroles. Toute parole requiert un éloignement de la réalité à laquelle elle renvoie ; toute parole est aussi la libération de qui la prononce. Celui qui parle, fût-ce des apparences, n’est pas entièrement esclave…
Mais une différence demeure, alors que le philosophe, s’il touchait à l’unité de l’être, toucherait à une unité absolue, sans le mélange d’aucune multiplicité, l’unité atteinte par le poète dans le poème est toujours incomplète. Le poète le sait, et c’est là son humilité : s’accorder à cette fragile unité.
« Le philosophe veut l’un, parce qu’il veut tout. Et le poète, à proprement parler, ne veut pas tout, parce qu’il craint que dans ce tout ne se retrouve plus en effet chacune des choses et ses nuances » (p. 22).
« Le poète veut la réalité mais la réalité poétique n’est pas seulement celle qui existe, celle qui est, mais celle qui n’est pas, elle embrasse l’être et le non-être en une admirable justice caritative, car tout, tout a le droit d’être, même ce qui n’a jamais pu être ; il tire le néant du néant lui-même et lui donne nom et visage » (p. 23).
Vérité, justice, injustice : la poésie contre l’exclusion
Tous les hommes ont par nature « le désir de savoir », dit Aristote au début de sa Métaphysique, justifiant ainsi par avance ce savoir qui cherche. Mais si l’on laisse de côté le fait que tous les hommes peuvent en effet avoir besoin de se savoir, se pose aussitôt la question par laquelle nous demandons des comptes à la philosophie : si tous ont besoin de toi, comment se fait-il qu’il y en ait si peu qui t’atteignent ?
Avec la poésie, au contraire, le problème ne se pose pas de la même façon. La poésie, avec humilité, ne s’est pas fondée, ne sait pas s’instituer elle-même ; elle n’a pas commencé par dire que tous les hommes ont naturellement besoin d’elle. Car elle est une et différente pour chacun. Son unité est si souple, si cohérente qu’elle peut s’adapter, se dilater et presque disparaître pour chacun. Elle descend dans sa chair, dans son sang, dans ses rêves.
C’est pourquoi le poète ne croit pas à la vérité au sens strict, à cette vérité qui présuppose qu’il y a des choses qui sont et des choses qui ne sont pas, ni au couple vérité/mensonge. Pour le poète, il n’y a pas de mensonge, excepté celui d’exclure comme mensonger certains mots. Ce qui expliquerait que, face à un homme de pensée, le poète donne d’abord l’impression d’être un sceptique. Mais il n’en est rien, aucun poète ne peut être sceptique. Il aime la vérité, mais pas la vérité qui exclut, pas la vérité qui impose, choisit, sélectionne ce qui va être érigé en modèle de tout le reste, de tout.
Et n’est-ce pas précisément ce désir du tout qui finit par vouloir être possédé, assujetti, dominé ?
Le poète n’a pas de méthode… ni d’éthique… Elle ne peut être définie. La parole, le logos, est universel, ce qu’exprime la communauté dans le domaine humain. Or le poète utilise la parole non pas dans sa forme universelle, mais pour révéler quelque chose qui ne se produit qu’en lui, tout au fond de l’individuel, lequel, même pour Aristote, est irrationnel. La poésie, c’est sentir les choses. Alors au commencement était le logos. Oui, mais le logos s’est fait chair et il a habité parmi nous, tout empli de grâce et de vérité.
Dans La République, Platon a condamné la poésie au nom de la morale, de la vérité et de la justice… Zambrano dénonce cela et illustre parfaitement l’idée que ces croyances ont donné un élan particulier, qu’elles se sont tellement enracinées qu’elles ont fini par gagner l’adhésion de bon nombre de penseurs.
De la croyance au « sens commun », il n’y a qu’un pas.
Dans La République, Platon jette les bases de la société parfaite. « Et ces bases n’en sont qu’une : la justice.
La poésie, donc, s’oppose à la justice. Et la poésie s’oppose à la justice parce qu’elle s’oppose à la vérité » (p. 28). Pour Platon, la justice est la valeur primaire et la contrepartie de l’être dans la vie humaine.
Néanmoins, l’autrice nous le rappelle avec élégance : « Avant, une philosophie des premiers instants (je pense qu’elle fait ici référence à Anaximandre), dans cette claire aurore de la pensée grecque, avait pensé quelque chose qui peut sembler en opposition à cette interprétation éthique de l’être :
« À savoir que l’injustice, c’est l’être-l’être des choses —, et que pour la vaincre il faudrait que les choses réintègrent d’une certaine manière l’obscurité, l’indétermination de l’apeiron. » […] « Le fait que quelque chose existe est déjà une injustice. Car tout être-quelque chose signifie être-au-dépens-de-quelque chose ; être aux dépens du fait que quelque chose d’autre puisse être » (p. 29).
Pour Anaximandre, c’est l’apeiron, qui signifie « illimité, indéfini, indéterminé », qui est le principe et l’élément de tout ce qui existe. L’apeiron est inaccessible en soi à la sensibilité, car il n’est accessible que par les formes qu’il prend et les modifications de formes qu’il subit. Il est nécessaire pour expliquer l’existence de tout ce que nous percevons. Il ne peut posséder de qualité déterminée et n’est désigné que négativement.
La justice elle-même, même si elle était harmonieuse, est vindicative, punitive : elle affirme et nie, elle scinde. Et l’une des choses qu’elle nie, c’est la poésie. Parce que la poésie représente le mensonge. Toute représentation est désormais un mensonge. Il n’est d’autres vérités que celle qui reflète l’être qui est. La création humaine est un pur reflet, et ce qui n’est pas raison est mythologie, c’est-à-dire anesthésiante imposture, supercherie, ombre de l’ombre sur la rocheuse paroi de la caverne.
Qui plus est, la poésie en réalité n’est pas pour Platon un mensonge : elle est LE mensonge, car la poésie lui échappe et s’y dérobe, elle s’en moque.
Comment la raison pourrait-elle s’écarter de la réalité si la réalité est être et si l’être est d’une nature analogue à celle de la raison ? Le problème n’est pas la raison en soi, mais la raison seule, et l’unification de l’être à la raison seule, et de cette raison à la vérité elle-même.
Et de cette raison est née la clarté, l’espérance, car les dieux qui tenaient autrefois les êtres captifs, sous le joug d’une justice divine, c’est-à-dire irrationnelle, faisaient que l’homme était moins que les dieux et devait, par conséquent, être écrasé par eux. Face à cela, la justice platonicienne signifie l’humanisation de la justice et l’homme se libère de sa soumission, de ses dieux tyranniques, grâce à sa raison…
Sans avoir conscience qu’il se soumet à un nouveau dogme…
« Le logos — parole et raison — se scinde dans la poésie qui est la parole, oui, mais irrationnelle. Elle est en réalité, la parole mise au service de l’ivresse. Et dans l’ivresse, l’homme est autre chose que l’homme, quelqu’un vient habiter son corps ; quelqu’un possède son esprit et remue sa langue ; quelqu’un le tyrannise. Dans l’ivresse, l’homme dort, il a paresseusement cessé d’agir à l’état de veille et ne fait plus aucun effort pour son espérance rationnelle. Non seulement il accepte les ombres de la caverneuse paroi mais, passant outre sa condamnation, il crée des ombres nouvelles et va jusqu’à parler avec elles » (p. 33).
La poésie est ivresse, et seul s’enivre celui qui est désespéré et ne veut pas cesser de l’être.
« Le philosophe conçoit la vie comme une continuelle alerte, comme une vigilance, un souci perpétuel. Le philosophe ne dort jamais, il se défait de tout chant fascinant qui pourrait l’endormir, de toute séduction, pour rester lucide, éveillé. Le philosophe vit en sa conscience et la conscience n’est que souci et préoccupation. » (p. 35).
Le poète, lui, se sent hôte à part entière de ce monde ; il l’aime et se sent lié à ses plaisirs ; il est possédé par les dieux de ce monde. Platon décrète avec sévérité l’abolition des fantômes. Pour lui, seul le réel doit exister, le réel, c’est-à-dire exister par soi-même, ce qui a une présence entière, sans nulle aide de l’homme. Ce faisant, il ne pense pas un seul instant que ces fantômes peuvent faire partie des entrailles de l’homme, qu’ils sont quelque chose d’intime et réalité par l’amour qui les poursuit. La raison plaide donc pour le réel en oubliant la réalité. Car ces fantômes, ces apparences, sont parfois pour ne pas dire toujours, vécus plus réellement que le réel lui-même.
« Le philosophe dédaigne les apparences parce qu’il sait qu’elles sont périssables. Le poète aussi le sait ; c’est pourquoi il s’y accroche, c’est pourquoi il les pleure avant qu’elles ne s’effacent ; il les pleure tout en les possédant parce qu’il les sent fuir dans leur possession même. Les cheveux noirs de l’aimée blanchissent au moment des caresses et l’éclat des yeux se voile imperceptiblement. Aussi les en aime-t-on plus encore ; aussi peut-on encore moins y renoncer. À cette mélancolie funèbre des belles apparences le philosophe échappe par le chemin de la raison. La raison est vraiment l’espérance. Mais au prix de quel renoncement ! » (p. 38)
Le poète, l’ivresse et la fidélité à l’invisible

Le poète ne cherche pas à posséder, il se sent possédé ! Le philosophe veut posséder la parole, devenir son maître. Le poète est son esclave ; il s’y consacre, il s’y consume. Il veut délirer, car dans le délire la parole jaillit dans toute sa pureté originaire.
« Le poète ne fait que supporter cette existence, instant après instant, dans l’attente d’un autre qu’il ne connaît même pas. Il entrevoit une chose dans la brume et à ce qu’il entrevoit il est fidèle jusqu’à la mort, fidèle pour la vie. Et il n’exige pas, comme le philosophe, de voir son visage pour se donner à elle. Il ne lutte pas à la manière de Jacob avec l’ange. Il accepte, et même aspire, à être vaincu » (p. 45-46).
Platon a raison : poète et poésie sont immoraux, ils échappent à la justice (p. 46). Mais c’est précisément en cela qu’ils ouvrent un autre espace : un espace où la vérité ne signifie plus exclusion, où la fidélité n’est plus soumission à l’abstraction, où l’existence n’est pas arrachée à sa chair.

L’espérance naît de la philosophie, à la portée de tous, car l’espérance ne dépendait plus des dieux ni du destin. Le choix de la vie bienheureuse, c’était chacun qui le faisait ; n’importe quel homme pouvait se choisir, à condition de se choisir vraiment, c’est-à-dire de se résoudre à faire violence à sa condition présente et, portée par cette violence, à gravir le chemin difficile au début, lumineux et sans limite à la fin. C’était le salut par la philosophie et par l’effort humain. En somme, une invitation à se séparer de la folie du corps.
Le poète, lui, ne peut savoir qui il est ; il ne sait même pas ce qu’il cherche (p. 64). Toute la théorie platonicienne de l’amour repose sur son détachement du corps, son incorporation au processus de la dialectique, de la connaissance qui conduit à l’être — à l’être qui est —, qui conduit à être moi avec ce qui est (p. 65).
L’amour aide à la connaissance ; il arrive au même but qu’elle par une voie différente, par la voie qui semblait la moins appropriée, celle de la manie ou du délire.
« Car l’amour comporte fondamentalement une distance. L’amour sans distance ne serait pas l’amour parce qu’il n’aurait pas d’unité, c’est-à-dire d’objet. C’est sa différence fondamentale avec le désir : dans le désir il n’y a pas proprement d’objet, car ce à quoi on aspire ne réside pas en soi-même, on ne lui permet pas cette entrée en soi-même que réalise déjà la poésie pour son propre compte avant et après Platon, quand elle échappa à son influence. Le désir consume ce qu’il touche, dans la possession disparaît l’objet du désir qui n’a aucune indépendance, qui n’existe pas hors de l’acte de désirer. Dans l’amour subsiste toujours l’objet ; il a son unité inaccessible » (p. 70).
Le nouvel espoir ne s’enferme pas dans l’ascétisme ; il désire tout sans pour l’instant avoir à renoncer à rien. Il désire tout, mais il désire une chose surtout : l’individualité (p. 75).
Selon l’autrice, les êtres les plus libres sont probablement les penseurs-poètes, comme Kierkegaard ou comme Baudelaire, qui sont des êtres libres mais enchaînés dans l’existence par de multiples liens et avant tout par les chaînes du temps.
Article sur S. Kierkegaard : La Maladie à la mort de Kierkegaard : L’épreuve fondatrice du désespoir et le irrationnel saut vers la foi
Peut-être des hommes pleins d’orgueil et d’humilité, des orgueilleux chez qui triomphe l’humilité et qui se définissent eux-mêmes comme pécheurs, pécheurs qui espèrent se sauver comme poètes, comme fils et non comme divinités. Des êtres qui cumulent, qui alternent, le travail de la raison et quelque chose de plus poétique, une forme de transe, un enivrement…
ENIVREZ-VOUS — Charles Baudelaire
« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question.
Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise, mais enivrez-vous !
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. »
En somme, une alternance possible par l’humilité de laisser l’interstice, la liberté, permettant de passer de l’effort par le travail et de la volonté au démon fugitif des instants heureux et passionnés.
Il se trouve que le poète, à partir de la poésie, accède toujours plus à la conscience, conscience pour son rêve, précision pour son délire (p. 84).
L’angoisse, le système, et le vertige de la création
Il semble exister une profonde corrélation entre angoisse et système, comme si le système était la forme de l’angoisse quand elle cherche à sortir d’elle-même, la forme adoptée par une pensée angoissée quand elle veut s’affirmer et tout dominer. Ultime et décisif effort d’un être qui fait naufrage dans le néant et ne compte que sur lui-même. Et comme il n’avait rien à quoi s’agripper, comme il ne comptait que sur lui-même, il s’est voué à l’édification d’une chose refermée sur elle-même, absolue, résistante (p. 87).
Il y a aussi de l’angoisse dans la poésie, mais c’est l’angoisse qui accompagne la création, l’angoisse qui vient quand on est face à quelque chose dont la forme est imprécise à nos yeux parce que c’est nous qui devons la lui donner. L’angoisse du poète n’est faite ni de péril ni de menaces imminentes, mais de ce sein froid de nous sentir obligé à quelque chose qui nous porte au-dessus de nous-mêmes, qui nous pousse et nous oblige à être plus que des hommes sans pour autant se diviniser.
Car l’ivresse de la liberté infinie avec les limites, et les limites c’est la présence des choses, des êtres du monde et des créatures, et même de leurs créateurs, qui nous les donne ; la liberté absolue et l’illusion de disposer entièrement de soi, de se créer soi-même, finissent par tout effacer : l’angoisse et le vertige de la liberté.
La poésie, elle, serait le vertige de l’amour.
« Pourras-tu venir le jour bienheureux où la poésie recueillera tout le savoir de la philosophie, tout ce que la distance et le doute lui ont appris afin de donner forme avec lucidité et pour tous à son rêve ? »
Par cette phrase finale, María Zambrano trouve un nouvel usage de la raison, une raison poétique, capable d’être au plus proche de l’expérience humaine. La raison poétique prend en charge tout ce qui a été délibérément abandonné par le rationalisme occidental et son approche systémique, qui inclut donc l’image, le symbole ou encore la métaphore dans lesquels elle s’incarne. Une philosophie de l’humilité, un monde de clair-obscur et de pénombre, un monde auroral, pour reprendre ses propres termes.
Une philosophie imagée et mouvante, tentant d’épouser la multiplicité et le caractère dynamique du réel, sans jamais prétendre atteindre l’aveuglement dogmatique de la lumière censée nous libérer de notre condition.
Conclusion
A mon sens, lire María Zambrano, c’est consentir à une conversion du regard. Ce n’est pas seulement réévaluer la place de la poésie dans la philosophie, c’est apprendre à soupçonner les formes trop dures de la clarté, celles qui prétendent tout sauver en tout simplifiant. Là où la tradition a souvent opposé la vérité à l’image, la rigueur à la grâce, la méthode à l’inspiration, Zambrano ose une troisième voie : une pensée qui ne renie ni la lumière ni l’ombre, ni la quête ni la demeure, ni la raison ni la blessure. Elle ne demande pas à la philosophie de disparaître, mais de se désarmer. Elle ne détrône pas le logos, loin de là, elle lui permet de se désorienter pour le réorienter. Elle lui rappelle qu’il n’est pas Dieu, qu’il n’a pas à se faire absolu, qu’il doit apprendre à marcher dans la poussière, à écouter la fragilité, à reconnaître l’inachevé.
Et c’est pourquoi Philosophie et poésie ne se lit pas seulement comme un essai, mais comme une experience de vie intérieure. On en sort moins certain, certes, mais probablement plus juste ; moins triomphant, mais plus humain. Dans le clair-obscur que Zambrano habite, la pensée cesse d’être une forteresse , elle devient une veille, une hospitalité, une forme de fidélité à ce qui tremble.
Chez María Zambrano, ce qui d’abord peut apparaître comme une inflexion esthétique, une réhabilitation de la poésie au cœur de la pensée, révèle en réalité une portée bien plus radicale. Effectivement, cette révolution et réconciliation avec le logos avec la vie sensible, refuser la violence d’une raison qui abstrait et mutilé, c’est déjà engager une transformation profonde de notre manière d’habiter le monde. Autrement dit, la « raison poétique » n’est pas seulement une proposition qui concerne la pensée, elle prépare également une refondation politique que l’autrice développera plus tard, déçue par le tournant que prend le libéralisme, prometteur sur le papier mais fort critiquable dans la pratique.
Sylvain Gammacurta
Sources :
- María Zambrano, Philosophie et poésie (1939), traduction de Jacques Ancet, réédition en 2024. , aux éditions Corti
- Enssemble de 5 podcasts de France Culture : https://www.radiofrance.fr//franceculture/podcasts/avoir-raison-avec/la-philosophe-des-entrailles-8637110
- Remerciement a Manon Delobel pour ses conseils