Pourquoi certaines personnes ne savent plus ce qu’elles ressentent ? identifier ce que l’on ressent semble, à première vue, une capacité évidente…. Pourtant, dans la pratique, cette aptitude est loin d’être aussi simple et universelle. Dans mon cabinet, il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui ont progressivement appris, bien souvent dans un contexte d’adaptation psychologique ou relationnelle, à camoufler leurs émotions, voire à ne plus les ressentir consciemment.
Retrouver l’accès à ses émotions quand on a appris à les taire

Beaucoup de personnes pensent que reconnaître ses émotions est quelque chose de simple et naturel. Pourtant, dans la pratique thérapeutique, la réalité est souvent différente.
Il n’est pas rare d’entendre quelqu’un dire :
« Je ne sais pas ce que je ressens. »
« J’ai me sens vide. »
« Mes émotions sont comme coupées. »
Ce phénomène peut être déroutant. On pourrait croire que les émotions ont disparu. En réalité, elles sont presque toujours encore présentes, mais elles sont simplement devenues plus difficiles à percevoir.
Ce mécanisme peut s’installer à la suite d’un traumatisme ou de manière plus progressive. Lorsqu’un environnement rend l’expression émotionnelle dangereuse, discrédité ou douloureuse, le psychisme développe parfois une stratégie protectrice : mettre à distance l’expérience émotionnelle.
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Avec le temps, cette stratégie peut conduire à une forme de dissociation partielle entre la conscience et les signaux corporels qui accompagnent normalement les émotions.
La conséquence est paradoxale : la personne ressent encore certaines choses, néanmoins elle semble ne plus y avoir accès et ressent du mal à les identifier ou à les nommer.
Quand l’émotion devient indicible
Dans de nombreux parcours de vie, les émotions n’ont pas toujours eu la place de s’exprimer librement.
Certaines personnes ont grandi dans des environnements où :
- les émotions étaient minimisées
- la sensibilité était perçue comme une faiblesse
- les conflits rendaient l’expression émotionnelle dangereuse
- ou simplement où personne n’apprenait vraiment à parler de ce que l’on ressent.
- …
Dans ces situations, l’esprit humain fait ce qu’il sait faire de mieux : il s’adapte.
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Peu à peu, certaines personnes apprennent à mettre leurs émotions à distance pour continuer à fonctionner. Cette stratégie d’évitement peut être très utile à court terme dans des contextes particulier. Cela permet de traverser des situations difficiles, de tenir bon.
Mais avec le temps, cette adaptation crée une sorte de déconnexion entre la conscience et les signaux du corps.
Les émotions existent toujours, mais elles deviennent plus difficiles à identifier et donc à utiliser comme une boussole, de manière adéquate pour l’individu.
Comme je l’évoquais précédemment, ce phénomène est loin d’être rare, mais la bonne nouvelle c’est qu’il n’est pas irréversible !
Car même lorsque l’émotion semble absente, elle laisse presque toujours des traces, des pièces de puzzle qui peuvent servir à reconstituer un bien précieux.
Les émotions laissent des indices
Sans m’étaler longuement sur un sujet, qui pourrait à lui seul constituer la rédaction d’un article…Que dis-je d’un livre, une émotion n’est jamais seulement une idée dans la tête.
C’est un phénomène complexe qui mobilise :
- le corps
- les pensées
- les comportements
- et la manière d’entrer en relation avec les autres.
Lorsque l’émotion devient difficile à ressentir directement, il est possible de la retrouver en observant ces différentes dimensions.
Quand ce système se tait… ou se brouille… trois tableaux apparaissent souvent :
– La confusion : « Je ne sais pas ce que je ressens exactement. »
– Les automatismes : pensées en boucle, ruminations, comportements compulsifs qui masquent quelque chose de plus profond.
– L’anesthésie émotionnelle : le vide apparent. Et pourtant, le mal-être est là, silencieux, parfois somatisé.
Les comportements parlent parfois avant les mots
Lorsque l’émotion n’est plus clairement ressentie, elle peut se manifester à travers certaines actions, certains comportements.
Par exemple :
- manger davantage ou perdre l’appétit
- s’isoler soudainement
- ressentir une irritabilité inhabituelle
- se plonger dans le travail ou l’activité pour éviter de penser
- consommer davantage d’alcool, de cigarettes ou d’autres substances
- faire du sport
- plonger sur son telephone
- …
Ces comportements pris au cas par cas ne sont pas fondamentalement mauvais en soit, certain sont même parfois très appropriés, mais il ne sont pas toujours conscients et utilisés à outrance peuvent devenir véritablement problématique.
Ils peuvent être compris comme des tentatives de régulation émotionnelle.
Le psychologue Nico Frijda a montré que les émotions ont toujours une fonction adaptative, elles semblent répondre à des lois et préparent l’organisme à agir. Lorsque l’émotion n’est plus véritablement accessible à la conscience, le comportement peut devenir un indice précieux de ce qui se passe intérieurement.
Ouvrage à découvrir pouvant aider à ce sujet : Autohypnose : Faire la paix avec ses émotions, Kevin Finel
Le corps exprime souvent ce que l’esprit ignore
« Le langage du corps est parfois plus sincère que celui des mots.«
Certaines personnes affirment ne rien ressentir, mais leur corps raconte tout autre chose :
- la voix devient plus tendue
- le rythme change soudainement
- les épaules se crispent
- le regard se détourne
- le visage laisse apparaître des micro-expressions, des rougissements, la machoire ce tend
- La gorge se noue
- le ventre se serre
- …
Même lorsque l’émotion est refoulée ou niée, le système nerveux et le corps peut donc continuer à en porter la trace.
Les émotions ne sont donc pas « seulement » psychologiques. Elles sont aussi profondément corporelles.
Malgré les divergences entre chercheurs, un consensus semble émerger quant à la fonction des émotions : elles sont avant tout une réponse adaptative du cerveau, modifiant notre perception et nos actions en fonction des situations. En effet, les émotions constituent un état affectif multidimensionnel, accompagné de manifestations physiologiques, cognitives, expressives et subjectives.
Le neurologue Antonio Damasio a proposé l’hypothèse des marqueurs somatiques, selon laquelle les émotions reposent sur des signaux corporels qui orientent nos perceptions et nos décisions.
La capacité à percevoir ces sensations internes s’appelle l’interoception. Un autre aspect de cette dernière est l’évaluation des sensations corporelles internes, qui contribue alors à leur régulation.
Les recherches en neurosciences montrent que cette capacité joue un rôle essentiel dans la conscience émotionnelle (Craig, 2002 ; Critchley & Nagai, 2012).
Autrement dit : retrouver ses émotions passe souvent par un retour à l’attention et l’écoute du corps.
Les pensées changent aussi avec les émotions
Les émotions influencent profondément la manière dont nous percevons le monde.
On peut parfois repérer une émotion à travers certaines modifications du discours intérieur :
- des pensées plus critiques envers soi
- une inquiétude persistante
- une tendance à anticiper le pire
- une attention focalisée sur certains détails
- …
Le psychologue Richard Lazarus a montré que les émotions sont étroitement liées à la manière dont nous interprétons les situations.
Ainsi, même lorsque l’émotion semble absente, les pensées peuvent révéler l’état émotionnel sous-jacent.
Lorsque l’émotion n’est pas clairement ressentie, elle apparaît souvent dans la forme des pensées automatiques.
Cette idée a été largement développée en thérapie cognitive et confirmée par de nombreux travaux empiriques.
En cabinet, nous retrouvons souvent ce genre d’exemple :
| Pensée typique | Émotion sous-jacente probable |
|---|---|
| « Je vais échouer » | anxiété |
| « Ce n’est pas juste » | colère |
| « C’est de ma faute » | culpabilité |
| « À quoi bon » | tristesse |
Retrouver ses émotions est un chemin, un processus
Lorsqu’une personne s’est longtemps protégée en mettant ses émotions à distance, il est totalement normal que leur reconnaissance prenne un peu de temps.
Ce processus ressemble parfois à réapprendre une langue oubliée.
Néanmoins petit à petit, en observant :
- les comportements
- les sensations corporelles
- les pensées
- les réactions relationnelles…
Il devient possible de reconstituer l’expérience émotionnelle.
Et souvent, une découverte importante apparaît : les émotions n’avaient jamais disparu. Elles étaient simplement devenues silencieuses !
Comment orienter concrètement les pensées : le processus de réévaluation
Ceci étant dit, il est bien légitime que vous vous demandiez comment intégrer et utiliser l’émotion... Bien que cela soit extrêmement subjectif, je vous propose ici une trame qui fait généralement ces preuves, à condition d’être utilisée régulièrement et de manière consciencieuse. Ce travail consiste souvent à modifier l’évaluation cognitive de la situation, en psychologie, cela s’appelle la réévaluation cognitive.
Cela peut se faire en plusieurs étapes, pour commencer vous pouvez vous munir d’un papier et d’un style afin de noter.
Étape 1 : identifier la pensée implicite
La première étape consiste à formuler clairement l’interprétation automatique.
1- Notez la situation, les faits et observations :
Ex : « Mon collègue ne m’a pas répondu. »
2- Notez la ou les pensées implicites que cela génère chez vous :
Ex : « Il m’ignore, il se fou de moi, j’ai dit quelque chose de mal…»
3- Notez l’émotion probable ainsi que ce que cela génère dans votre corps si cela est le cas :
Ex : tristesse, colère, tremblements, tensions, agitassions…
Étape 2 : examiner les présupposés
Toute pensée repose sur des hypothèses implicites appelées des présupposés.
Ici :
- il l’a vu
- il ne veut pas répondre
- cela signifie qu’il me rejette
- c’est toujours comme ca
- il ne me respecte pas
- mon message était nul
- …
La plupart du temps, ces hypothèses sont inférées sans aucune vérification et sont majorées par des généralisations (toujours, tout le temps, tout le monde, personne…).
Étape 3 : produire des interprétations alternatives
Les parties qui organisent les émotions fonctionnent souvent par interprétation unique.
Le travail consiste à rouvrir le champ des possibles, formuler de nouvelles hypothèses plausibles, après s’être posé un instant et avoir respirer plus calmement (en allongeant les expirations).
Par exemple :
- il n’a peut-être pas vu le message
- il est surement occupé
- il répondra plus tard
- il ne sait pas quoi répondre
- il a besoin de temps pour réflechir
- …
Cette simple pluralisation des interprétations peut réduire l’intensité émotionnelle et découlé sur de nouvelles successions de pensées et donc, de nouvelles sensations corporelles (conscientes ou inconscientes) , de nouveaux comportements et donc d’autres émotions, qui engendredrons de nouvelles pensées et ainsi de suite…
Étape 4 : reformuler la signification d’une situation
La réévaluation consiste parfois à changer le cadre de sens.
Exemple :
Situation :
« J’ai échoué à cet entretien. »
Interprétation initiale :
« Je suis incapable/nul/idiot. »
Réévaluation possible :
- « C’était un entraînement. »
- « Je comprends maintenant mieux ce qui est attendu. »
- « Cela m’aide à ajuster ma stratégie. »
Dans ce cas, l’émotion peut passer de honte ou découragement → apprentissage ou défi.
NB : Il est important de distinguer clairement la valeur d’une personne du résultat de ses actions.
Dans l’expérience psychologique quotidienne, ces deux dimensions sont pourtant très souvent confondues. Une réussite tend à être interprétée comme la preuve de notre valeur, tandis qu’un échec est facilement vécu comme une confirmation de notre insuffisance personnelle. Ce glissement est compréhensible, mais il introduit une confusion profonde : il transforme un événement ponctuel en jugement global sur l’être.
Or, cette assimilation est problématique.
Un résultat dépend généralement d’une multitude de facteurs : les compétences mobilisées, bien sûr, mais aussi les circonstances, l’état émotionnel du moment, l’expérience accumulée, l’environnement social, et parfois même le simple hasard… Réduire la complexité d’une situation à une évaluation globale de soi revient donc à simplifier excessivement la réalité. Le but n’est pas de trouver des excuses, mais simplement d’avoir une vision plus juste.
Étape 5 : agir sur la perception de ses propres ressources
L’émotion engendrée dépend également de la question :
«Ai-je les ressources pour faire face ?»
Changer la perception de ses ressources modifie également l’émotion.
Exemple :
« Cette situation est trop difficile, je n’y arriverai jamais…. »
→ anxiété, diminution de l’élan vital.
devient
« Je peux demander de l’aide, apprendre, m’accorder du temps… »
→ défi, challenge, état d’esprit de croissance.
Si cela vous parait difficile, un travail sur votre estime personnelle peut être utile :
Article sur l’estime : L’estime de soi
Quand consulter un thérapeute ?
Si vous avez l’impression de ne plus ressentir vos émotions, ou si vous avez du mal à comprendre ce qui se passe en vous, un accompagnement thérapeutique peut être précieux.
Le travail ne consiste pas à « forcer » les émotions.
Il s’agit plutôt de réapprendre à écouter les signaux subtils du corps et de l’esprit, dans un cadre sécurisé et bienveillant, chose qui n’est pas toujours possible malheruersment hors de ce contexte.
Peu à peu, cette écoute permet de retrouver un dialogue intérieur plus lucide et adéquate.
Sylvain Gamacurta, hypnose
Sources :
Sifneos, P. (1973). The prevalence of alexithymic characteristics in psychosomatic patients.
Damasio, A. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain.
Damasio (2026). L’intelligence Naturelle et l’éveil de la conscience.
Craig, A. (2002). How do you feel? Interoception: the sense of the physiological condition of the body. Nature Reviews Neuroscience.
Critchley, H., & Nagai, Y. (2012). How emotions are shaped by bodily states.
Frijda, N. (1986). The Emotions.
Lazarus, R. (1991). Emotion and Adaptation.